Plus de séditions sur le Pont, les tire-laines seuls continuaient à opérer; le soir, le Pont-Neuf redevenait leur domaine, vols à main armée et assassinats étaient choses courantes; cela dura longtemps malgré les épurations énergiques entreprises par le lieutenant de police La Reynie, qui traquait impitoyablement voleurs et vagabonds, fermait les cours des Miracles et, de toute l’écume ramassée sur le pavé, jetait ce qui était simple vagabond et mendiant à l’Hôpital général, et entassait les malfaiteurs dangereux sur des bateaux dirigés ensuite vers le nouveau monde.

La Reynie ou son successeur d’Argenson eurent beau s’évertuer à débarrasser le sol de Paris de la gueuserie malfaisante, elle renaissait toujours, et le Pont-Neuf continuait à en avoir sa part. Spadassins et duellistes continuaient aussi leurs exploits. L’estampe sur les Embarras du Pont-Neuf qui nous montre le pont au beau temps du règne du grand roi, ne manque pas de faire figurer au second plan des gens en train de ferrailler, derrière l’encombrement des carrosses, des chaises à porteurs, des haquets, des porteurs d’eau, parmi la foule entourant les éventaires et les boutiques des marchands alignés tout le long du parapet sur les hauts trottoirs.

Outre le danger des querelles avec les bretteurs, il y avait encore autre chose à redouter aux environs du Pont-Neuf pour tout ce qui était jeune, naïf et de bonne mine. C’étaient messieurs les racoleurs, en quête de recrues pour le service du roi et qui, par tous les moyens possibles, tâchaient de pourvoir aux vides produits dans les régiments par toutes les batailles du règne.

Leurs façons d’agir soulevaient de nombreuses plaintes. Voici sur ce point ce que dit le journal de la cour de Louis XIV: «Il y avait plusieurs soldats et même des gardes du corps, qui à Paris et sur les chemins voisins prenaient par force des gens qu’ils croyaient être en état de servir et les menaient dans des maisons qu’ils avaient à Paris, où ils les enfermaient et ensuite les vendaient malgré eux aux officiers qui faisaient des recrues. Ces maisons s’appelaient des fours. Le roi, averti de ces violences, commanda qu’on arrêtât tous ces gens-là et qu’on leur fît leur procès... Il ne voulut point qu’on enrôlât personne par force. On prétend qu’il y avait vingt-huit de ces fours-là dans Paris.»

Ceci était écrit en 1695. Quelques fours où l’on retenait les gens enrôlés de force furent peut-être fermés, mais l’industrie du racolage continua, en modifiant un peu ses façons. Les racoleurs s’étaient installés surtout près du Pont-Neuf entre la rue de l’Ecole et la vallée de Misère, sur le quai de la Mégisserie, dit aussi de la Ferraille, pour les revendeurs de vieux fers qui s’y tenaient à côté des oiseliers et des marchands de fleurs.

LES VOLEURS DU PONT-NEUF

Haut en couleur, le chapeau à cocarde et à haut plumet sur l’oreille, moustache au vent, et la rapière battant le mollet, le racoleur flânait sur le Pont-Neuf, au milieu de la cohue, parmi les gens attroupés devant les charlatans ou accoudés sur le parapet dans l’attente du carillon de la Samaritaine; dès qu’il distinguait dans la foule quelque bon gibier, quelque figure naïve de jeune provincial, ignorant le danger, quelque beau gaillard apte à porter le mousquet ou manier l’espadon au service du roi, il s’arrangeait pour entrer en conversation avec lui, de façon à le circonvenir et à l’entraîner vers le cabaret où il avait établi son quartier général. Aux alentours de l’arche Popin, plusieurs cabarets n’étaient ainsi que des bureaux de racolage. Les racoleurs s’efforçaient de faire boire outre mesure les gens tombés dans leurs panneaux, et, leur vantant les loisirs et les agréments de l’état militaire, la gloire et les ripailles au service du roi cherchaient à éveiller une vocation soudaine. Le vin aidant, quelques donzelles aussi quelquefois, pour donner un avant-goût des victoires et conquêtes promises aux enfants de Mars, et le jeune homme, dans les fumées de l’ivresse, signait son engagement. Le tour était joué, le roi avait un soldat de plus. Quelquefois la recrue faisait des façons et, quand les racoleurs démasquaient leurs batteries, refusait de se laisser enrôler. Alors les galants officiers changeaient de ton. Les moustaches se redressaient, les sourcils se fronçaient, on rudoyait le cher ami, il fallait signer ou en découdre, le bretteur apparaissait sous le racoleur, tout prêt à pourfendre de sa rapière l’étourneau tombé sous sa main.

Chaque jour amenait la répétition des mêmes scènes sur le quai des racoleurs. On les savait capables de mille ruses pour envoyer au régiment les imprudents séduits par leur faconde et leurs promesses, mais on les accusait aussi de recourir trop souvent à la violence et d’enlever parfois des malheureux à eux signalés par des gens intéressés à les faire disparaître.

Ce commerce des racoleurs dura jusqu’à la Révolution, jusqu’au jour où le sort de ces volontaires, entraînés ou forcés, devint le sort de tous. Mercier les a connus et n’a pas manqué de faire le portrait du racoleur de la dernière époque, à l’article du Pont-Neuf dans son tableau de Paris: «Au bas du Pont-Neuf sont les recruteurs, racoleurs qu’on appelle vendeurs de chair humaine. Ils font des hommes pour les colonels qui les revendent au roi... Ils se servent d’étranges moyens. Ils ont des filles de corps de garde au moyen desquelles ils séduisent les jeunes gens qui ont quelque penchant pour le libertinage; ensuite ils ont des cabarets où ils emmènent ceux qui aiment le vin; puis ils promènent, les veilles du Mardi-Gras et de la Saint-Martin, de longues perches surchargées de dindons, de poulets, de cailles et de levrauts afin d’exciter l’appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure!