Naturellement, pendant ces années révolutionnaires, le Pont-Neuf avait perdu avec sa tranquillité ses joyeux personnages d’auparavant; ses extraordinaires charlatans et ses pittoresques baladins s’étaient envolés. Ils ne revinrent que lorsqu’ils eurent chance de retrouver leurs acheteurs et leurs spectateurs, après les derniers soubresauts de la Fronde expirante.
LES TRÉTEAUX DE L’ORVIÉTAN
LE CANON D’ALARME AU TERRE-PLEIN DU PONT-NEUF. 1792.
CHAPITRE XVI
LE PONT-NEUF (SUITE)
Sous le Grand Roi.—Les Embarras du Pont-Neuf.—Les racoleurs du quai de la ferraille.—Derniers charlatans.—Le gros Thomas.—Toujours les voleurs.—La bande de Cartouche.—Transformation du paysage.—Le collège des Quatre Nations.—Les chanteurs de gaudrioles.—L’exposition de la Fête-Dieu place Dauphine.—Les boutiques de Soufflot.—La Révolution.—Premières petites émeutes.—La patrie en danger.—Le canon d’alarme au terre-plein.—Le jeune Bonaparte.—Disparition de la Samaritaine.—Le treize Vendémiaire.
LES STATUES TOMBALES DE COMMINES ET DE SA FEMME EN L’ÉGLISE DES GRANDS-AUGUSTINS
Sous le Grand Roi, les libellistes se taisent ou se cachent; par un sage éloignement pour la Bastille ou la potence, les rimeurs mettent une sourdine à leur verve satirique, les chanteurs du Pont-Neuf se consacrent plus spécialement aux gaudrioles, aux complaintes, sauf de temps en temps à se rattraper si quelque circonstance leur permet de lâcher un peu la bride à leur Muse moqueuse.
Philippe le Savoyard, qui s’intitulait lui-même l’Orphée du Pont-Neuf, installé sous le cheval de bronze pour chanter ses couplets devant un auditoire serré qui lui fit un immense succès pendant de longues années, Guillaume de Limoges, dit le Gaillard boiteux et le cocher de M. de Verthamont, connu seulement sous ce qualificatif, qui avait quitté, non la livrée, mais seulement le carrosse de son maître, père d’un premier président au Parlement, pour se faire chanteur ambulant, chanteur de complaintes surtout, furent les plus célèbres de ces ménestrels de la rue au XVIIe siècle. Ils chantaient soit leurs propres œuvres dont on a conservé des recueils, produits d’une muse grossière et libre, soit les chansons de poètes fournisseurs à un écu la chanson, soit les couplets que leur apportaient des poètes grands seigneurs, lorsqu’il s’agissait de refrains moqueurs à faire courir.—Enfants, gare les Pont-Neufs! disait le grand Condé à ses soldats un matin de bataille.