Sur deux heures après dîné
Dans la rue Saint-Honoré,
Toutes les vitres on cassa.
Alleluia!
Le maréchal de l’Hôpital
Fut sur le Pont-Neuf à cheval,
Afin de mettre le holà.
Alleluia!
Un tas de coquins en émoi
Lui fit crier: Vive le roi
Tant de fois qu’il s’en enrhuma.
Alleluia.
Ainsi le Pont-Neuf chansonnait la sédition soulevée par l’arrestation du bonhomme Broussel. Pendant les deux jours que dura le tumulte, le Pont-Neuf fut le quartier général de l’émeute et vit passer le flux et le reflux des bagarres, des tumultes nouveaux, de nouvelles charges des chevau-légers de la Meilleraye pour dégager le chancelier Séguier, dont le carrosse fut arquebusé devant le cheval de bronze, le matin du deuxième jour, quand il avait essayé d’aller porter au Parlement la défense de s’assembler.
Et pendant toute la durée de la Fronde, pendant les quatre années de troubles, le Pont-Neuf resta ce qu’il avait été dès le premier jour, le rendez-vous de tous les turbulents, de tous les chercheurs de noises et de désordre. Quand les émeutes tournèrent en vraie guerre civile, combien de fois défilèrent devant le cheval de bronze les milices bourgeoises, les régiments levés par le Parlement, la cavalerie des portes cochères, le régiment de Corinthe, levé par le coadjuteur, toutes ces troupes qui tenaient assez mal devant les mousquetades en rase campagne, mais qui aimaient à manœuvrer sur le Pont-Neuf ou sur la Grève, pour les «parades» devant les princes, devant les belles amazones de la Fronde, les duchesses de Longueville et de Bouillon cavalcadant au milieu d’un escadron de jeunes seigneurs aux écharpes bleues.
A certains moments, il ne faisait guère bon de s’aventurer sur le pont si l’on était connu pour ne pas être suffisamment ennemi du Mazarin, que de temps en temps, dans les sursauts de colère, l’on y brûlait ou pendait en effigie faute de mieux, et plus d’un anti-frondeur faillit s’en aller par-dessus le parapet boire plus que de raison à la Seine.
L’HÔTEL DE GUÉNÉGAUD
Maintes fois les récits du temps rapportent des brutalités exercées par la populace sur des gens suspects de mazarinisme qui s’étaient aventurés sur ce dangereux passage; ce sont, aux jours de mauvaise humeur du pont, carrosses arrêtés, cochers assommés, nobles seigneurs houspillés et forcés de crier: A bas le Mazarin. Parfois la populace frondeuse s’en prenait même à des dames et ne reculait pas devant les pires brutalités, comme le jour où la maréchale d’Ornano, arrêtée sur le Pont-Neuf et prise pour la duchesse d’Elbeuf, fut horriblement maltraitée avec ses suivantes et ses gens, et ne se tira de là que «battue comme plastre», fouillée et pillée, laissant son carrosse en miettes.
Rixes, bagarres, échauffourées étaient de tous les jours dans ces parages. Dans la dernière période, lorsque ce n’était plus Condé qui assiégeait Paris, mais Turenne, et que Condé se préparait à la bataille du faubourg Saint-Antoine contre les troupes royales, on vit un jour une compagnie bourgeoise revenant de monter la garde au Palais, se prendre de querelle avec d’autres miliciens postés au Cheval de bronze; des injures on en vint vite aux coups, les mousquets se mirent de la partie et il y eut bientôt une quarantaine d’hommes à terre, tant sur le Pont-Neuf que sur le quai des Orfèvres.