Sur le pavé bientôt on se dispute le corps, on se l’arrache; ce n’est pas tout de l’avoir enlevé de l’église, les uns veulent le jeter à la rivière, les autres le brûler, enfin un troisième avis est entendu et l’on va pendre Concini à l’une des potences qu’il a fait élever sur le Pont-Neuf.

Il n’y resta pas plus d’une demi-heure, la rage des forcenés n’étant pas satisfaite ou de nouvelles bandes étant arrivées, le cadavre fut bientôt décroché de la potence et la populace s’acharna sur lui, le mutila atrocement au milieu d’un tumulte de cris furieux, d’injures contre la reine, de menaces contre tous les anciens partisans du maréchal.

Le futur cardinal de Richelieu, alors seulement évêque de Luçon et l’un des amis et conseillers de la reine mère, passait au moment même en carrosse sur le Pont-Neuf. Il y courut quelques dangers, mais se tira d’affaire en criant Vive le roi plus fort que la populace, qu’il laissa en train de couper les oreilles et le nez de Concini, de jeter ses entrailles à la rivière, et de partager le corps en morceaux que diverses bandes traînèrent çà et là dans Paris, pour les brûler à des feux de joie ou les faire manger aux chiens.

Depuis longtemps le Pont-Neuf était dans toute sa gloire, toujours regorgeant de passants et d’oisifs, bruyant et agité, retentissant de musiques de charlatans, de chansons souvent audacieuses qui s’en prenaient aux choses de la politique et aux puissants du jour, et se répandaient vite parmi les foules groupées autour des tréteaux des empiriques, lorsque éclata le mouvement de la Fronde.

LE CADAVRE DU MARÉCHAL D’ANCRE PENDU AU PONT-NEUF

Alors les chansons satiriques se firent révolutionnaires, les Pont-neufs, comme on appelait tous ces couplets moqueurs, ouvrirent les hostilités contre la cour et le cardinal Mazarin. Les menus faits de la vie parisienne, le petit événement ou le crime du jour furent dédaignés par les faiseurs de complaintes ou de fredons, il n’y en eut que pour son Eminence Julio Mazarini, les poètes du Pont-Neuf et bien d’autres rimeurs qui se joignirent aux rimailleurs ordinaires ne rimèrent plus que contre lui, les faiseurs de libelles ne connurent plus d’autre gibier. Pendant quatre ans les échos du Pont-Neuf ne retentissent que de Mazarinades et de chansons frondeuses. Le Pont-Neuf appartient tout entier à la Fronde, bien des scènes de cette révolution cavalière, galante et souvent burlesque, commencée gaiement par des chansons, se passent sur ce théâtre, surtout dans la première partie, avant que le jeu ne tourne à la vraie guerre, et ensuite tous les événements de cette guerre y ont leur retentissement.

Le jour où la cour se décida à faire arrêter le vieux conseiller Broussel en sortant du Te Deum chanté à Notre-Dame pour la victoire de Lens, le Pont-Neuf fut en ébullition à la première nouvelle du coup de force. Dans les rues toutes les boutiques se fermaient et l’on courait aux armes, on s’attroupait sur le Pont-Neuf d’où l’on put voir filer le carrosse entouré de gardes emmenant au galop Broussel à Saint-Germain.

Le maréchal de la Meilleraye, qui traversait le pont à la tête du régiment des gardes revenant de la cérémonie à Notre-Dame n’eut d’abord en tête «que des enfants qui lui disaient des injures et jetaient des pierres aux soldats», mais bientôt la chose tourna mal pour lui, il dut battre en retraite devant l’émeute gagnant comme une traînée de poudre, et, serré de fort près, il passa d’assez mauvais quarts d’heure en certains endroits et notamment à l’Arbresec où il eût peut-être été écharpé sans l’intervention du coadjuteur.

Ce fut une étrange rumeur,
Lorsque Paris tout en fureur,
S’émeut et se barricada.
Alleluia!