J’aperçois là-bas sur la rive
Le beau petit château Gaillard,
A quoy sers-tu dans ce bourbier?
Est-ce d’abry, de colombier?
Est-ce de phare ou de lanterne?
De quoi? de pont ou de soutien?
Ma foi si bien je te discerne,
Je crois que tu ne sers de rien.

dit Paris ridicule, une des nombreuses pièces satiriques sur le Paris du XVIIe siècle. Cela servait de théâtre aux marionnettes du sieur Brioché, le plus célèbre des montreurs de marionnettes d’alors, théâtre en vogue aussi, où l’on eut, comme intermède, le spectacle de Cyrano de Bergerac tirant l’épée contre Fagotin, le singe de Brioché, et le jetant mort sur le carreau.

MONDOR ET TABARIN

Le Pont-Neuf entra dans la politique de fort bonne heure, lors de l’affaire Concini.

Le favori de la reine régente Marie de Médicis, le maréchal d’Ancre, universellement détesté, pris à partie par les faiseurs de libelles et de chansons du Pont-Neuf avait, au sommet de sa fortune, pour braver orgueilleusement les haines populaires, fait planter sur quelques places et notamment au milieu du Pont-Neuf des potences destinées à intimider ses ennemis de la rue.

Les faiseurs de libelles continrent prudemment leurs plumes, mais Concini avait d’autres ennemis à la cour, à commencer par le jeune roi Louis XIII, âgé de quinze ans, et son favori Luynes, qui devaient brusquement, par un coup de force rappelant les façons du XVIe siècle, terminer la lutte sourde engagée depuis quelque temps.

L’affaire se fit très simplement. Le baron de Vitry, capitaine des gardes du roi, abattit à coup de pistolet le maréchal d’Ancre sur le Pont dormant du Louvre, et quand le maréchal ne fut plus qu’un cadavre dépouillé et retourné à coups de pied par ses meurtriers, le jeune roi joyeusement parut à une fenêtre salué par leurs acclamations.

A la nouvelle de ce meurtre, la joie fut grande et générale dans tout Paris, dans les rues, au Parlement, et aussi à la cour où s’élevait un nouveau soleil. Le Parlement, les magistrats, les échevins vinrent complimenter le roi pendant que le populaire allumait des feux de joie dans les carrefours. La veuve de Concini, Léonora Galigaï, était aussitôt arrêtée, maltraitée et dépouillée par des gens qui fouillaient partout chez elle pour trouver ses diamants. On l’envoya à la Bastille pendant qu’on enterrait secrètement le maréchal dans un trou fait à la hâte sous les dalles de Saint-Germain l’Auxerrois, et pendant qu’au Louvre la curée se faisait de tout le butin conquis, des biens, terres et maisons, des charges et dignités du défunt.

Le secret de cet enfouissement précipité n’avait pas été assez bien tenu, car dès le matin du lendemain, le peuple commença à venir dans l’église Saint-Germain l’Auxerrois et à se montrer sous les orgues l’endroit où le corps avait été enseveli. Après les simples curieux des amateurs de désordre arrivèrent. En moins d’une demi-heure, il y eut foule dans l’église; on criait qu’il était honteux de laisser ainsi enterrer en terre sainte le corps du Concini, et avec des bâtons et des couteaux on commençait à soulever les dalles. Bientôt la tombe fut ouverte, les plus enragés en sortirent le cadavre, lui attachèrent des cordes au cou et le traînèrent hors de l’église.