Celui-ci vendit ses drogues plus longtemps que le premier, puis mourut à son tour. Pour ne pas laisser tomber une drogue si productive, Clarisse, veuve encore une fois, porta le secret et le nom de l’orviétan à un troisième mari, Christophe Contugi, dit à son tour l’Orviétan. Sur ses tréteaux du Pont-Neuf, Christophe Contugi avec une troupe d’acteurs comiques, Polichinelle, Brigantin et l’Aveugle, joue le rôle du Capitan Tranchemontagne et livre ses drogues au public après la parade.

Ajoutons que cet empirique bateleur, remarié après la mort de Clarisse, enrichi par ses drogues et devenu bourgeois de Paris, fit souche de véritables médecins et de gros bourgeois conservant longtemps le privilège de la vente de leur orviétan et en tirant de forts bénéfices.

Contugi avait des concurrents, Desiderio Descombes et le baron de Grattelard vendant aussi un antidote contre tous les maux, avec le même accompagnement de musiques et de pantalonnades; Gilles le Niais, sieur du Tourniquet, ayant à côté de Contugi des tréteaux arrangés avec décors peints comme un vrai théâtre où il vendait «baume, huile et pommade».

Il y avait encore Carmeline l’arracheur de dents, célèbre et adroit opérateur napolitain, venu de bonne heure à Paris. Il habitait une des deux maisons d’angle de la place Dauphine en face du cheval de bronze, et devant sa boutique avait dressé un théâtre orné d’un tableau où sa devise «Uno avulso, non deficit alter,» s’entourait d’innombrables dents extirpées à ses patients. Outre ses baumes, il voulut aussi vendre le remède fameux de l’orviétan et pour cela eut des démêlés judiciaires avec Contugi. Lors de l’affaire Broussel, Carmeline commandait la barricade du Pont-Neuf, s’il faut en croire les mazarinades qui peuvent bien avoir inventé ce détail dans leur récit comique de la grande journée.

Parmi les spectateurs qui se pressaient sur le Pont-Neuf aux parades, aux pièces burlesques jouées sur les tréteaux de tous ces charlatans, triacleurs et opérateurs, se glissait alors le jeune Molière, rompant avec sa famille qui le rêvait avocat, et briguant, paraît-il, pour ses débuts un emploi chez l’Orviétan ou chez Barry l’opérateur qui sur le quai faisait concurrence à ses confrères du Pont-Neuf.

Les acteurs comiques du Pont-Neuf, d’une verve bouffonne si extravagante et devenant vite populaires, passaient souvent des tréteaux charlatanesques sur de vrais théâtres, à l’hôtel de Bourgogne ou ailleurs.

Au bout du Pont-Neuf, sur le quai, devers l’hôtel Guénégaud et la tour de Nesle, s’était établi le théâtre des Marionnettes du sieur Brioché. Il occupait les restes d’une petite construction carrée flanquée d’une tourelle que l’on appelait le château Gaillard, reliée à la tour de Nesle par un rempart à demi écroulé, au-dessus d’une berge où les chevaux menés à l’abreuvoir croisaient les lavandières chargées de linge. Autrefois le château Gaillard avait été un poste terminant sur la rivière le retour d’angle du rempart de la porte de Nesle. La tour de Nesle elle-même était en assez triste état, le rempart s’effritait, attendant la démolition.

Le château Gaillard, bien placé au débouché du Pont où les attractions se pressaient pour le curieux, offrait à celui-ci une dernière occasion de s’arrêter et de rire.

UNE REVUE DE LA FRONDE SUR LE PONT-NEUF
Imp. Draeger & Lesieur, Paris