C’est là, sous la Samaritaine, que l’on vend libelles et pamphlets, écrits satiriques, et cela devient une cause permanente de désordres et de bagarres. On y chansonne les gens et les événements du jour, les princes, la cour ou le Mazarin, on s’y houspille, on s’y bat avec les archers. Le Pont-Neuf alors a une vogue inouïe. Tout y passe, tout y commence, émeutes et révolutions, tout y finit en placards, en brocards ou en chansons.
Rendez-vous des charlatans,
Des filous, des passe-volans,
Pont-Neuf, ordinaire théâtre
Des vendeurs d’onguent et d’emplâtre,
Séjour des arracheurs de dents,
Des fripiers, libraires, pédants,
Des chanteurs de chansons nouvelles,
D’entremetteurs de demoiselles,
De coupe-bourses, d’argotiers,
De maîtres de sales métiers,
D’opérateurs et de chimiques
Et de médecins purgitiques
De fins joueurs de gobelets,
De ceux qui rendent des poulets...
Ces vers du poète Berthaud, si souvent cités parmi ceux qu’inspira le Pont-Neuf, font un tableau complet en raccourci de la population habituelle de notre Pont.
Les charlatans, vendeurs d’orviétan, de baumes souverains, d’eaux merveilleuses, de drogues guérissant tous les maux imaginables, les arracheurs de dents, en foule sur le Pont-Neuf, les uns installés sur des tréteaux avec des musiques, les autres opérant à cheval ou sur des chars richement et bizarrement décorés, tous revêtus de costumes extravagants, ne se contentaient pas tous de leurs boniments plus ou moins fantastiques pour vendre leurs fioles ou leurs pots d’onguents; quelques-uns dressèrent de véritables petits théâtres sur lesquels, pour attirer les badauds, des bateleurs ou des acteurs jouaient des parades au gros sel, des farces d’une extrême liberté, à la grande joie de la foule des oisifs amassés sur le pont, ou des passants qui mettaient deux heures à le traverser de la place des Trois-Maries à la rue Dauphine, en s’arrêtant à tous les tréteaux de ce spectacle perpétuel.
Les plus fameux de ces farceurs et charlatans du Pont-Neuf furent au début Tabarin, Mondor, Brioché, le signor Hieronymo dit l’Orviétan.
C’est sur la place Dauphine toute neuve que l’empirique Mondor, dit le beau Mondor, avait élevé une espèce de théâtre en plein vent sur lequel il vendait des baumes et des opiats pour la guérison des maux de dents. Une estampe d’Abraham Bosse nous le montre en exercice avec ses musiciens et son associé l’illustre Tabarin, chargé de mettre le public en gaîté par mille lazzis, mille inventions joyeuses. Mondor est une sorte de bellâtre pomponné comme un jeune seigneur, Tabarin est un fantoche portant le costume du Pantalone de la comédie italienne. Par sa verve et ses bouffonneries la vente marchait si bien qu’en peu d’années les deux compères firent fortune. Tabarin, enflé par ses écus, quitta Mondor pour acheter des terres et voulut faire le seigneur; ce fut pour son malheur: il eut bientôt sur ses terres, dit M. Ed. Fournier, une fin tragique et fut tué dans une querelle de chasse.
Hieronymo Ferranti, natif d’Orvieto, d’où le nom d’Orviétan qu’il prit et qui passa à ses drogues, arrachait les dents, vendait un onguent contre les brûlures, un baume souverain pour les blessures, et enfin son fameux orviétan contre le venin des serpents, les morsures de chiens enragés, la peste, les vers, la petite vérole et tous les maux en général. Il avait débuté vers 1600 dans la cour du Palais, sur une espèce de théâtre où il avait pour attirer le public quatre excellents joueurs de viole «assistez d’un insigne bouffon ou plaisant de l’hôtel de Bourgogne nommé Galinette la Galina, qui, de sa part, faisait mille singeries, tours de souplesse, et bouffonneries...».
LA SAMARITAINE VERS LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE
Ferranti ne fit qu’un court passage sur le Pont-Neuf. Vers 1620, d’après le docteur le Paulmier, auteur d’une étude sur l’Orviétan, il y avait déjà un autre Orviétan, nommé Verrier, dit Vitrario, dit Tramontan, qui avait épousé Clarisse Ferranti, la veuve du premier.