Sur le côté gauche du Pont, il reste toujours le couvent des grands Augustins, avec son église bordant le quai, entre les contreforts de laquelle se serre une ligne de petites échoppes. Le jardin des moines a été fort diminué par la rue Dauphine, maintenant bâtie jusqu’à l’endroit où elle va heurter le rempart, que l’on percera bientôt à la porte Bucy.
A droite ont disparu, pendant le cours du règne de Louis XIV, les derniers restes du Louvre gothique, les bases de tours circulaires restées longtemps visibles sur le quai. Devant la nouvelle façade du quai, s’étendent les verdures du Jardin de l’Infante, l’ancien parterre du Louvre, ainsi nommé depuis qu’il avait été réservé à l’infante d’Espagne, amenée à Paris pour épouser Louis XV, et logée au Louvre pendant quelques années, jusqu’à la rupture du projet.
Sur le quai du Louvre, la porte Neuve par laquelle Henri IV était entré dans sa ville, est tombée en même temps que la tour du Bois et l’hôtel du grand prévôt adossé à la porte Neuve. Un peu plus loin, après le Pont-Rouge, s’élèvent les pavillons des Tuileries que la Grande galerie du Louvre s’en va rejoindre, et après lesquels on ne voit plus que verdure et campagne, les verdures du jardin des Tuileries et après la porte de la Conférence, les arbres du Cours-la-Reine, promenade créée par Marie de Médicis, et remplaçant le vieux pré aux Clers en train de se couvrir de maisons.
Plus près du Pont-Neuf, la colonnade de Perrault a fait disparaître presque tous les vieux logis établis sous les tours de l’ancien Louvre; il n’en reste plus au XVIIIe siècle, comme vestiges des âges précédents, qu’une partie du vieil hôtel du connétable de Bourbon, où se tinrent les Etats de 1614 et transformé ensuite en garde-meuble du roi. Ces vieux pignons gothiques disparaîtront à leur tour au milieu du XVIIIe siècle pour faire place aux parterres continuant le jardin de l’Infante.
Si le passage étalé vers le couchant sous les yeux des flâneurs du Pont-Neuf s’est bien modifié, le Pont, nous l’avons dit, n’a pas changé. Il a toujours ses deux files de boutiques plus serrées même qu’autrefois, boutiques de fripiers, couteliers, vendeurs de toutes sortes de petits articles, éventaires de bouquetières et surtout étalages de bouquinistes; il a toujours son immense mouvement de carrosses, de chaises à porteurs, de charrettes de toutes sortes, de passants pressés, de badauds bayant aux corneilles, de promeneurs en quête des nouvelles du jour. On y voit encore des charlatans divers, mais depuis le gros Thomas, aucun d’eux ne mérite d’être mis au rang des illustres baladins et vendeurs d’orviétan. De ce côté seulement, il y a décadence.
Pour le reste, c’est toujours la grande artère de Paris. Un vieux dicton assure que dans cet incessant défilé, on ne peut jeter un regard sans voir en même temps un moine, une fille et un cheval blanc. Les filles sont nombreuses dans la foule, promenant leurs falbalas parmi tout ce monde où Paris coudoie la province et les étrangers de passage. Les chanteurs des rues sont restés fidèles au Pont-Neuf; sous la statue du bon roi, place Dauphine, ils attroupent encore les badauds avec le grincement de leurs violons, mais la satire des événements, la critique des gens en place n’est plus guère leur affaire. Ils se vouent surtout à la chanson grivoise. La simple gaudriole a remplacé le Pont-Neuf agressif. Un jour, cependant, cette chanson grivoise osa toucher aux maîtresses de Louis XV et le Pont-Neuf fit un succès à la Belle Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise, où les aventures de Mme du Barry étaient chansonnées sur un vieil air ayant déjà servi, qui redevint bien vite populaire.
LES BOUTIQUES DES DEMI-LUNES DU PONT-NEUF
Sur les trottoirs hauts de près de deux pieds qui encadrent la chaussée, où maintenant il y a des lanternes accrochées à des potences de fer, ce sont petits marchands promenant leurs éventaires, petits cireurs de souliers, crocheteurs, comme on appelle alors les commissionnaires, puis des mendiants, des tondeurs de chiens, etc.
Les échoppes, boutiques de planches, tonneaux de ravaudeuses ou de savetiers accotés à tous les édifices, églises, palais, hôtels, partout où quelque encoignure permettait l’installation d’un éventaire, d’une table et d’une chaise, formaient un des traits caractéristiques du Paris de ce temps. On s’en plaignait, on protestait contre leurs envahissements, et de temps en temps, l’autorité prenait quelque mesure qui jetait bon nombre de pauvres diables sur le pavé; puis, l’ordonnance de police oubliée, ces excroissances parasites de tous les monuments reparaissaient une à une. C’était en tout cas un grand élément de pittoresque, et ces pauvres échoppes, après tout, au lieu de nuire aux grands édifices faisaient plutôt valoir les beautés des architectures.