LES BOUTIQUES DU PONT-NEUF, 1850.
Pour en revenir à Henri IV qui se dresse de nouveau sur le terre-plein et contemple aujourd’hui un Pont-Neuf bien tranquille, fort loin de lui présenter les spectacles pittoresques, le curieux mouvement qui se déroulaient autrefois d’un bout de l’année à l’autre sur le fameux pont, c’est la Restauration qui dès les premiers jours tint à replacer le Béarnais à la place qu’il avait occupée pendant deux siècles et où, dès les premiers jours, elle avait rétabli un modèle en plâtre.
Une souscription publique fit les frais du monument. Le sculpteur Lemot s’était chargé de l’exécution et pour le bronze nécessaire on n’eut qu’à prendre dans les magasins les statues impériales, le premier Napoléon de la place Vendôme, le Napoléon de Boulogne et quelques débris d’autres monuments éternels, âgés de sept ou huit ans au plus chacun. Louis XVIII, le 23 octobre 1817, posa la première pierre du piédestal, sous laquelle on plaça un exemplaire de la Henriade. Par contre, il paraît que le ciseleur Mesnel qui acheva la statue après la fonte, glissa dans l’intérieur, outre une petite statuette de Napoléon, une foule de brochures anti-bourbonniennes et d’écrits bonapartistes.
XIII vendémiaire an IV (5 octobre 1795), encore une journée d’émotion pour le Pont-Neuf.
La place Dauphine et le Pont-Neuf formaient pour ainsi dire la base d’opérations des sections contre-révolutionnaires insurgées contre la Convention, la royaliste section Le Pelletier en tête, tandis que Bonaparte, défenseur de cette Convention, occupait les environs des Tuileries où siégeait la terrible et rouge Assemblée, dans cette salle où tant de fantômes sans tête devaient errer et se menacer, brûlants encore du délire révolutionnaire.
Au terre-plein du Pont-Neuf, coude à coude avec les sectionnaires qui accouraient de tous côtés à l’appel de la générale battant par toutes les rues, était le général Carteaux avec 350 hommes et deux canons, fort aventuré et presque cerné. L’affaire ne s’engagea cependant pas sur le Pont même, où jusqu’à trois heures Carteaux demeura perdu dans la masse des sections préparant l’attaque. Danican, le général des sectionnaires, le laissa battre en retraite et emmener même ses canons; il se retira à deux pas, sous le guichet du Louvre et dans le jardin de l’Infante, d’où peu après il contribua à écraser de ses feux les sections remontant le quai Voltaire pour attaquer les Tuileries par le Pont-Royal.
Depuis cette journée, le Pont-Neuf eut peu d’émotions. Des fêtes impériales, des cortèges, des défilés de troupes avec la cocarde tricolore ou la cocarde blanche, suivant le temps. En 1814, le jour de l’entrée de Louis XVIII, le roi en sortant de Notre-Dame passa par le Pont-Neuf et vint devant la place Dauphine pavoisée et enguirlandée saluer la statue provisoire en plâtre de son aïeul le Béarnais, pendant que les musiques jouaient l’air Vive Henri IV et que des colombes s’envolaient dans le bleu du ciel comme aux anciennes entrées royales, mais symbolisant de plus la fin des carnages, le retour de la paix tant désirée.
Le canon tonne, la fusillade crépite dans les environs du Pont-Neuf, sur les quais du Louvre à l’Hôtel de Ville, en 1830; en février 1848, en juin, le Pont-Neuf fut simple spectateur et ne joua aucun rôle. Dans l’intervalle le trantran de son existence se banalise de plus en plus, le pittoresque de jour en jour diminue. Non seulement il a perdu sa Samaritaine aux premiers jours du siècle, mais encore ses dernières boutiques s’en vont vers 1850.
Dernier souvenir historique. Le 22 janvier 1871, le jour de la tentative révolutionnaire sur l’Hôtel de Ville, sur le terre-plein où tonnèrent si souvent les quatre canons d’alarme de la Révolution, vinrent camper une compagnie du 124e de ligne et des artilleurs avec deux canons.
Ces pauvres soldats de la fin du siège, la longue misère subie les avait mis en triste état; figures hâves, uniformes usés, capotes rapiécées, disparaissant sous des peaux de mouton ou sous des couvertures en plastron sur la poitrine. Les chevaux de l’artillerie étaient extraordinaires; les pauvres bêtes aux flancs étiques, éreintées comme les hommes et aussi peu nourries, n’étant plus tondues depuis l’hiver, avaient de longs poils comme des chèvres, ce qui leur donnait une mine fantastique, mais ne les empêchait pas de traîner encore gaillardement, par un reste d’énergie, caissons et canons.