Aux massacres de septembre déjà, les massacreurs trop pressés avaient commencé sur le Pont-Neuf le massacre, achevé au carrefour Buci, d’une vingtaine de prêtres emmenés en fiacres à l’Abbaye, où les attendait le tribunal de Maillard. Peu d’heures après, les cadavres des malheureux égorgés au Châtelet et à la Conciergerie étaient apportés et jetés en tas sur le Pont-Neuf, sur le Pont au Change et sur le pont Notre-Dame, en attendant leur enlèvement pour les catacombes.
La statue du roi Henri, si fêtée aux premiers jours de la Révolution, n’est plus là. Deux jours après le 10 août, le petit-fils étant écroué au Temple, les rois ses aïeux qui trônaient en bronze sur les places de Paris furent abattus, et envoyés à la fonte pour être convertis en canons et servir aux frontières contre les rois étrangers. Pas d’exception pour Henri IV, le Béarnais et son cheval de bronze tombèrent comme les autres.
Dans une des maisons du quai des Lunettes ou des Morfondus, tout près de la place Dauphine, était née une des célébrités féminines de la Révolution, Manon Philipon, fille d’un graveur, femme de Roland, le ministre girondin. Toute la vie de Mme Roland tient sur cet étroit espace des berges de la Seine, du Pont-Neuf à l’île Saint-Louis, de la maison de briques où elle passa sa jeunesse, à la Conciergerie tout à côté, son dernier domicile.
Aux dernières années avant la tourmente, un jeune Corse de petite mine destinée aussi à jouer un certain rôle, battait le pavé du Pont-Neuf et, rentré chez lui, pouvait de son domicile l’enfiler d’un bout à l’autre d’un seul regard; c’était le jeune Buonaparte sortant de l’école de Brienne et attendant, fort léger d’argent, sa commission de sous-lieutenant au régiment de la Fère. Pauvre tout autant que les basochiens et saute-ruisseaux du Palais, il habita quelque temps une petite chambre dans une des maisons qui regardent le Pont, entre la rue Dauphine et la Monnaie. On prétend sans en être certain que son domicile de jeune homme besogneux est cette mansarde située tout en haut sur le toit de la maison qui fait le coin de droite, à l’entrée de l’étroite ruelle de Nesle, mais il est plus probable qu’il habita dans la maison voisine une chambrette moins orgueilleusement perchée.
LA FONTAINE DE DESAIX, PLACE DAUPHINE
Il devait, une quinzaine d’années après, alors qu’il était un peu mieux logé, encore sur la rivière, mais un peu plus loin sur la rive droite, au Palais des Tuileries, faire élever sur la place Dauphine un monument en forme de fontaine surmontée d’une France casquée à la grecque, couronnant un buste du général Desaix tué à Marengo, lequel monument a quitté la place Dauphine il y a une vingtaine d’années, lors des dernières transformations du Palais de Justice et la démolition de la préfecture de police.
Sur le terre-plein du Pont-Neuf on devait remplacer la statue d’Henri IV par une statue colossale du Peuple debout sur ses fers brisés. L’œuvre était au concours en 93, il y eut des esquisses exposées, mais le neuf Thermidor fit abandonner l’idée, comme devaient être abandonnés successivement différents autres projets pour le même emplacement, sur lequel il n’y eut en définitive, pendant vingt ans, que des baraques et un café.
Alors, en ces jours de la Révolution, tout le long du Pont-Neuf, du pont au Change et sur le quai, les brocanteurs entassaient sur les trottoirs, étalaient sur le pavé, toutes les malheureuses épaves du monde écroulé, les débris du mobilier et des trésors de tant d’églises et abbayes abattues, les grandes toiles religieuses décrochées des nefs, les meubles artistiques et les tableaux, les portraits d’ancêtres enlevés des hôtels seigneuriaux, les livres précieux, les parchemins jetés là par pannerées, et livrés pour quelques sols aux quelques amateurs qui, dans la ruine générale, avaient par hasard gardé un peu d’argent, mais surtout aux collectionneurs anglais accourus pour butiner parmi cet immense et extraordinaire bric-à-brac, liquidation lamentable d’une société.