L’EXPOSITION DE LA FÊTE-DIEU, PLACE DAUPHINE

Mais aux premiers grondements précurseurs de la grande tempête, quelques années avant 89, le Pont-Neuf put se croire revenu au temps de la Fronde. Un conflit du roi avec le Parlement, des attroupements, des cris et des chants séditieux, des ministres et des princes impopulaires, d’autres princes choyés par l’opinion, cela débute en effet comme la Fronde. Notre pont revoit, en 1789, des émeutes commencées en riant, moitié séditions, moitié réjouissances, célébrant le retour de M. Necker aux affaires. La basoche du Palais, déjà en 1774, avait brûlé en effigie le président Maupeou, place Dauphine, elle avait sifflé et hué fortement le comte d’Artois au Palais en 1787; en 88, cette basoche s’amuse encore, elle confectionne le mannequin de M. de Brienne, forme une haute cour place Dauphine pour le juger, le condamne à la potence, et, pour compléter la joyeuse parodie, force un abbé qui passait à confesser ce mannequin avant de le brûler en cérémonie sur le Pont. Cela n’alla pas sans bousculades, sans interventions de la garde. Les scènes de désordres se poursuivirent pendant plusieurs jours, la populace s’en mêla, il y eut du sang répandu, le corps de garde du cheval de bronze fut forcé et incendié.

Peu de jours auparavant, l’émeute s’était montrée plus douce et avait pris la forme d’un hommage à Henri IV. On forçait les passants à saluer la statue du bon roi, on arrêtait les carrosses, on faisait descendre les gens pour rendre hommage au monarque père du peuple qui n’eût pas renvoyé M. Necker. Il fallait crier vive Henri IV et M. de Necker. Le duc d’Orléans, passant par là, fit comme les autres au milieu des acclamations.

Mais c’est bientôt fini des émeutes pour rire, les événements prennent la tournure tragique d’une révolution. Ils se passent ailleurs, le Pont-Neuf n’y est plus pour rien; il entend de loin la fusillade de la Bastille, il voit passer les nouvelles milices parisiennes, la garde nationale toute remplie de la première ferveur patriotique, il voit célébrer par des joutes sur la rivière et par des rondes populaires sur les quais la grande fête de la Fédération de 1790. Ensuite, ce sont les colonnes du peuple marchant sur les Tuileries, le 20 juin d’abord, envahissement où le sang ne coule pas encore, parce qu’il n’y a pas résistance; puis, le 10 août, ces mêmes colonnes, la haine au cœur, marchant à une vraie bataille, et forçant les Tuileries à coups de canon.

Entre ces deux dates, la patrie est proclamée en danger. La municipalité parisienne s’efforce de frapper les âmes par le caractère solennel donné à cette proclamation et, nulle part, elle n’y arrive mieux qu’au Pont-Neuf. Depuis quelque temps, sur le terre-plein du Pont-Neuf, derrière la statue d’Henri IV, une batterie de quatre canons a été placée, en permanence pour longtemps; c’est le canon d’alarme qui tonne aux grandes journées en même temps que sonne lugubrement le tocsin des églises, chaque fois que la Révolution veut mettre debout le peuple de Paris.

Pour la patrie en danger, le dimanche 22 juillet, ces canons commencèrent à tirer à six heures du matin et tonnèrent ainsi d’heure en heure, jusqu’au soir, un autre canon leur répondant de l’Arsenal. Un incessant roulement de tambours par toutes les rues accompagne les grondements du canon. Un détachement de la garde nationale apparaît sur le pont, cavalerie, infanterie, traînant six pièces de canon. Des trompettes et des musiques précèdent, puis viennent quatre huissiers de la ville, à cheval, portant quatre enseignes avec les mots Liberté, Egalité, Constitution, Patrie.

Douze officiers municipaux accompagnent un garde national à cheval portant une grande bannière tricolore où se lisent les mots: Citoyens, la patrie est en danger! On commande halte, un officier municipal lit les proclamations de l’assemblée, le canon tonne. Une estrade a été dressée à gauche de la statue du Béarnais, en pendant à un arbre de la liberté planté de l’autre côté, et sur cette estrade abritée d’une tente tricolore «les magistrats du peuple reçoivent les enrôlements sans nombre d’une jeunesse ardente et vigoureuse».

LES CHANTEURS DU PONT-NEUF, XVIIIe SIÈCLE

Hélas! bientôt ce sont d’autres cortèges qui vont passer là. C’est le chemin de la mort révolutionnaire, les charrettes conduisant à la guillotine sa fournée quotidienne vont passer là en sortant du Palais de Justice où Fouquier-Tinville semble tenir de loin le déclic du couperet. Tout le temps que la guillotine est érigée place de la Révolution, les charrettes prennent le Pont-Neuf le plus souvent, adoptant ensuite un autre itinéraire par le Pont au Change, quand la guillotine émigre au faubourg Saint-Antoine.