ENTRÉE DE L’HÔTEL-DIEU, XVe SIÈCLE

La Maison-Dieu était alors peu importante. Les lits manquaient pour coucher les malades; pour y pourvoir, les statuts du chapitre de Notre-Dame en 1168 portent que chaque chanoine devrait en quittant sa prébende, par décès ou autrement, laisser un lit garni à l’hôpital. Des dons et des legs de bourgeois charitables lui fournirent sans doute un accroissement de ressources; un jour, l’ancien édifice parut insuffisant et on le rebâtit à quelques pas de la chapelle Saint-Christophe, de l’autre côté de la place du Parvis, à l’endroit où nous l’avons connu en ses derniers jours, avant qu’il ne fût retourné encore une fois au nord de Notre-Dame à sa place primitive, très considérablement élargie.

C’est sous Philippe-Auguste que se construisirent les premiers bâtiments de l’Hôtel-Dieu gothique, en bordure sur la Seine, à un endroit où le rempart gallo-romain formait un rentrant, sur ce rempart et sur le terrain au-dessous conquis sur la Seine.

L’œuvre se continua sous ses successeurs. Perpendiculairement à la salle Saint-Denis construite par Philippe-Auguste, la reine Blanche de Castille éleva la salle Saint-Thomas, puis saint Louis construisit le long de la rivière jusqu’au Petit Pont la grande salle de l’infirmerie soutenue par une épine de colonnes. Pendant plusieurs siècles il fallut se contenter de ces bâtiments. Saint Louis avait autant que possible pourvu aux besoins de la Maison-Dieu, en lui constituant des revenus, en lui concédant certains privilèges en outre de l’exemption de toutes contributions, de tous droits et péages sur les denrées.

Bien qu’il y ait à louer grandement l’esprit de charité qui dans les premiers siècles du moyen âge multipliait les fondations pieuses, construisait partout hospices, hôpitaux, refuges de toutes tailles, et qui savait élever ces grandes salles dont quelques échantillons magnifiques nous sont restés, cet esprit de charité se trouvait rapidement débordé par suite de l’augmentation de la population, et sans doute aussi en raison des épidémies si nombreuses contre lesquelles la science médicale d’alors était une faible défense.

On n’avait pas plutôt construit un édifice que cet édifice devenait insuffisant. La Maison-Dieu de Paris comptait au XVe siècle, d’après d’anciens documents, un peu plus de trois cents lits, mais il est certain que déjà l’on était obligé de coucher plusieurs malades dans le même lit, des miniatures de manuscrits en font foi. Il est probable qu’aux temps malheureux du XVe siècle et au XVIe, ces difficultés ne firent qu’augmenter avec l’agrandissement de Paris, avec le nombre des malades, avec l’aggravation des épidémies.

Juste à l’entrée du Petit Pont sur la rue du Marché Palu, dont le nom rappelle probablement le souvenir de la berge marécageuse conquise sur la Seine et qu’enjambait le Petit Pont avec sa partie d’arches cachées sous les maisons, s’élevèrent deux grands pignons de nouveaux bâtiments de l’Hôtel-Dieu. Le premier pignon, qui touchait au Petit Pont était celui de la chapelle Sainte-Agnès, façade gothique flanquée d’une tourelle d’angle et terminant les grandes salles de Saint-Louis. Le second pignon était du style de la Renaissance, avec des fenêtres et des niches en plein cintre dans des entre-colonnements à l’antique; au sommet de ce pignon d’une décoration gracieuse, à côté des armes royales se voyaient celles du cardinal Antoine Duprat, fondateur de cette nouvelle salle, construite à ses frais et contenant cent lits.

Antoine Duprat, ministre de François Ier, entré dans les ordres quand il perdit sa femme, devenu cardinal en 1527, légat du pape en 1530, fut le complice de la reine mère Louise de Savoie dans les machinations qui aboutirent à la perte de Semblançay, général des finances; dans l’affaire du connétable de Bourbon il fut de même un des agents de sa ruine, et contribua à jeter le connétable dans les bras de Charles-Quint.

Il était universellement détesté, comme presque tous les ministres qui ont longtemps gouverné. Si la noblesse ne l’aimait pas, le peuple l’exécrait pour son ingéniosité à trouver de nouveaux moyens de le pressurer, de tirer de l’argent des populations déjà si chargées de tailles et impôts. François Ier, tout en se servant jusqu’à la fin de son chancelier, ne paraît pas avoir eu beaucoup d’illusions sur son compte, s’il est vrai, comme on le rapporte, qu’il dit lorsque Duprat fit élever la nouvelle salle: «Il la faudra bien grande si elle doit contenir tous les malheureux qu’il a faits.»