Il existe sur l’Hôtel-Dieu de cette époque une série de gravures accompagnées de notices étendues qui donnent d’intéressants détails relatifs à son administration et à la vie intérieure des religieuses. Terrible existence que celle de ces pauvres filles vivant dans les tristesses du sombre hôpital. Les malades, quand ils ne mouraient pas, se hâtaient de rentrer dans le monde des vivants et d’oublier comme un cauchemar les semaines ou les mois passés dans les salles bondées de patients entassés les uns sur les autres, certains, faute de place, couchés entre les rangées de lits sur des grabats, sous les funèbres voûtes hantées par la mort frappant de lit en lit, mais les religieuses devaient y rester toujours, toujours respirer cette pesante atmosphère de douleur, dans l’éternel murmure des gémissements.
On trouve dans ces estampes du XVIIe siècle l’emploi de toutes les heures de la journée; on voit la mère maîtresse sonnant la cloche à l’aube pour faire venir les novices «à l’oraison qui se fait tous les jours de 4 à 5 heures du matin», et au même moment les «petites lavandières», c’est-à-dire les sœurs chargées des lessives journalières, demandant à la mère la permission d’aller à la rivière.
A 5 heures 1/2, les religieuses procèdent à la toilette des salles; à chaque lit, une religieuse et une novice changent les malades, secouent les paillasses et la literie; d’autres balayent les salles, portent les morts à la salle spéciale, ou vaquent à tous les soins nécessaires. Puis la mère d’office coupe la viande et les religieuses dressent le bouillon à faire distribuer aux malades par les novices... Ainsi pour toute la journée...
Il y a, le premier dimanche de chaque mois, à 3 heures de l’après-midi, une procession générale des religieuses dans les salles. Les religieuses prennent leurs repas au réfectoire, au fond duquel se trouve la table des trois mères, prieure, supérieure et aumônière. Une novice fait la lecture pendant le repas.
Le lavage, on le comprend, est une grosse besogne; chaque jour, les petites lavandières vont laver pendant neuf heures, de 4 heures du matin à 9 heures, de midi à 2 heures et de 5 heures à 7 heures du soir. Tous les mois il y a une grande lessive de cinq cents draps, à laquelle toutes les religieuses et les novices doivent prendre part. On lave à la rivière sous les voûtes sombres des Cagnards, les religieuses lavent debout, dans l’eau jusqu’à mi-jambes, lessivant, frottant, tordant les draps ou maniant courageusement le battoir.
Nous pouvons, avec le souvenir de ce qui était resté jusqu’à nos jours du vieil Hôtel-Dieu, nous figurer l’aspect étrange et lugubre de ce bras de la Seine complètement enfermé dans les bâtiments de l’Hôtel-Dieu, entre les hautes salles des deux rives, la salle Saint-Côme du Pont au Double, le Petit Châtelet et les maisons du Petit Pont. De hauts et sombres bâtiments avec des terrasses en avant, sur lesquels s’ouvrent des voûtes noires où des grilles et des escaliers se devinent dans l’obscurité, trois ponts très rapprochés, le premier chargé d’un grand et lourd bâtiment, le troisième de maisons surplombantes, soutenus par un enchevêtrement de grosses poutres moisies, et le pont du milieu, le pont Saint-Charles, sans maisons, appartenant complètement à l’Hôtel-Dieu, servant de passage et aussi de séchoir pour les lessives.
Les Cagnards de l’Hôtel-Dieu construits au XVIIe siècle avec des parties plus anciennes, ces voûtes profondes, noires, larges comme des arches de pont, ouvertes sur la rivière et hantées par des myriades de rats, donnaient à cette partie de la Seine un caractère mystérieux et sinistre. Les étages souterrains de l’Hôtel-Dieu, abritant différents services, la buanderie, la fonderie de suif pour les chandelles, les magasins, etc., avaient par ces voûtes accès à la rivière. Il courait bien des légendes sur ces entrées de souterrains, et ce n’était pas sans cause; les Cagnards certainement servirent quelquefois d’asile à des bandits, à des écumeurs de la rivière aussi bien qu’à des voleurs de cadavres pourvoyeurs des apprentis chirurgiens. Les nuits de la Seine de ce côté trouvaient pour leurs mystères un décor des plus dramatiques. A la démolition de l’Hôtel-Dieu, on y découvrit certaines cachettes, et des dépôts d’armes de différentes époques, depuis des arquebuses de la Fronde jusqu’à des chassepots de la Commune. Les derniers des Cagnards de la rive droite n’ont disparu qu’il y a une quinzaine d’années; il en reste encore une partie sur la rive gauche sous le grand bâtiment subsistant de l’Hôtel-Dieu, voisin de la vieille église Saint-Julien le Pauvre, qui fut depuis le dernier siècle chapelle de l’Hôtel-Dieu.
Au cours du XVIIIe siècle, en 1737 et en 1772, deux incendies ravagèrent l’Hôtel-Dieu. Le premier éclata vers 9 heures du soir, le 2 août 1737, dans les greniers de la lingerie. Le personnel de l’Hôtel-Dieu ne s’en effraya pas tout de suite, comptant à lui seul avoir raison du feu. Les portes de l’hôpital, par crainte du désordre avaient été fermées; on luttait avec assez de facilité d’abord, l’eau étant proche, mais bientôt il fallut reconnaître que le feu gagnait de vitesse ceux qui le combattaient. Les secours arrivèrent, le guet et les soldats dirigés par le lieutenant de police et le premier président du Parlement; les moines mendiants, capucins en tête, accoururent à leur tour et tous se mirent pleins d’ardeur aux chaînes et aux pompes.
LE PONT AU DOUBLE ET LA SALLE SAINT-COME, FIN DU XVIIIe SIÈCLE