Culs-de-sac sinistres où le crime a l’air de guetter derrière chaque borne, carrefours où débouchent comme des corridors de noires ruelles laissant à peine entrevoir une ligne de ciel entre les vieilles lucarnes déjetées, coins de ruelles où se dissimulent d’ignobles cabarets, des bouges, des tapis francs, les murs suintent la misère, la tristesse ou l’ignominie.
DÉBRIS DE L’ANCIENNE ÉGLISE SAINT-AIGNAN, 9, RUE BASSE-DES-URSINS
Ces vieilles façades mornes, quand elles ne semblent pas avoir pris leur parti de l’encanaillement, ont un air de désespérance lamentable, avec les quelques traces qui restent des temps meilleurs, quelque vieille fenêtre à moulures sculptées, quelque belle lucarne, quelque enseigne entaillée dans la pierre, perdues dans les façades crevassées, parmi les loques pendant aux ouvertures.
Les curieux en quête d’émotions violentes qui osaient se risquer dans quelques-uns de ces bouges y trouvaient bien des pauvres diables mêlés à la lie des écumeurs de Paris.
Dans la rue aux Fèves exista le cabaret du Lapin blanc, le tapis franc fameux des Mystères de Paris, espèce de bouge extraordinaire, mais non authentique, créé après l’immense succès du roman d’Eugène Sue, pour réaliser une invention du romancier. La mise en scène avait été soignée, tout était arrangé de façon à donner au curieux l’idée qu’il se trouvait réellement dans le repaire de voleurs et d’assassins où le prince Rodolphe du roman, grand seigneur en tournée dans les bouges de Paris, avait rencontré le Chourineur et autres malandrins de même espèce.
VIEILLE COUR DE LA CITÉ, DÉMOLITIONS DE LA RUE DE LA BARILLERIE
Les démolitions de la Cité emportèrent en 1860 le Lapin blanc avec la vieille rue au Fèves, sur laquelle jusqu’à la fin on disserta, sans pouvoir décider si son nom venait de feurre, c’est-à-dire de la paille, comme la rue du Fouarre au quartier de l’Université, des fèves que l’on pouvait vendre au Marché-Neuf, sur lequel elle aboutissait avant un agrandissement de Saint-Germain le Vieux, ou des febvres, ouvriers en draps qui purent l’habiter si la rue voisine de la Calandre tire son nom du calandrage des draps, comme d’aucuns l’ont dit.
Mais si dans beaucoup de ces ruelles de la Cité on se heurtait trop souvent à des bouges véritables, à des garnis mal famés, logis à la nuit d’une population suspecte, à de pauvres vieilles maisons lamentables, on rencontrait aussi des coins d’aspect pittoresque, de vieux logis d’allure plus respectable et parlant encore au passant des beaux jours d’autrefois, des bons bourgeois des siècles passés, des gens de robe, des magistrats du Parlement qui les avaient habités jadis, et le fureteur ne s’engageait jamais inutilement à la chasse aux souvenirs dans ces antiques quartiers. Souvenirs, traditions, légendes, se levaient à chaque pas, à chaque carrefour sans compter les petits mystères historiques sur lesquels, faute d’explication, on avait le droit d’échafauder toutes les suppositions.