Cette tour paraît dater du XVe siècle. Elle a pris son nom sans doute d’un édifice antérieur, peut-être d’une autre tour de la même maison disparue, dit-on, depuis longtemps. Toutes les conjectures sur cet édifice sont permises. M. Edouard Fournier suppose que la tour Dagobert a pu servir à porter un fanal destiné à éclairer le port Saint-Landry.
On aperçoit dans les anciennes vues de Paris, notamment dans la planche d’Israël Silvestre représentant le pont Rouge et le port Saint-Landry, une tour qui dépasse de beaucoup les toits environnants; si c’est bien notre tour Dagobert celle-ci a donc perdu de sa hauteur? Cela semble difficile à expliquer autrement, à moins que vraiment il y ait eu à côté une autre tour plus haute, dont le nom soit passé à celle-ci après sa disparition.
La face du cloître bordant la Seine est tout à fait changée. Sur le quai une ligne de maisons neuves a remplacé les anciennes maisons canoniales, avec leurs jardins en terrasse au tournant de l’île, en face des prairies de l’île Notre-Dame, ou plus tard des maisons surgies à la création du quartier Saint-Louis en l’île. Ces terrasses et ces paisibles jardinets d’où les chanoines pouvaient contempler les horizons du levant et l’entrée de la Seine dans Paris, allaient jusqu’au terrain Notre-Dame, la vieille motte aux Papelards, butte faite avec les déblais de la construction de la cathédrale, avec son abreuvoir pour les chevaux et les mulets du quartier clérical, sous l’abside de Notre-Dame, à côté de la minuscule église Saint-Denis du Pas encastrée dans les contreforts de cette abside.
Une des maisons neuves du quai, tout près de la rue des Chantres, est construite sur l’emplacement du logis du chanoine Fulbert, ou du moins de la maison qui avait succédé à ce logis vers le XVIe siècle. Il y avait là une vieille cour sur laquelle donnaient des fenêtres à croisillons de pierre en partie bouchées, à vitrages ébréchés, où pendaient des hardes et des linges, parmi quelques pauvres pots de fleurs. Deux figures grossièrement sculptées sur le mur et un distique tout aussi médiocre rappelaient l’illustration de la maison:
Héloïse, Abeilard, habitèrent ces lieux
Des sincères amants modèles précieux.
En même temps que les démolitions emportaient la maison du chanoine Fulbert, la pioche faisait disparaître la rue des Marmousets qui continuait la rue Chanoinesse. Quelques curieuses maisons tombaient et avec elles s’en allait la légende du barbier assassin associé à un charcutier, son voisin, confectionneur de pâtés de chair humaine, faisant consommer à ses clients les cadavres à lui envoyés par le rasoir du barbier.
Le dict des rues de Paris de Guillot au XIIIe siècle nomme déjà la rue du Marmouzet, qui devait tirer son nom de quelque figurine sculptée à quelque maison, de quelque enseigne, comme plusieurs des rues voisines, les Trois-Canettes, les Deux-Hermites, la Licorne, l’Ymage, la Colombe, et autres.
Il paraît donc qu’en cette rue des Marmouzets, à une époque indéterminée, vivait un certain barbier qui s’était entendu avec son voisin, pâtissier charcutier, pour lui fournir à bon compte l’élément indispensable de sa charcuterie. Lorsqu’un client étranger au quartier s’aventurait à se faire tondre les cheveux ou tailler la barbe chez le barbier, celui-ci à un moment lui tranchait simplement le cou et faisait tomber le corps dans sa cave, d’où il passait dans celle du charcutier qui le détaillait et en confectionnait des pâtés friands, pour lesquels son officine avait acquis une renommée parmi les bonnes maisons de la ville, jusque par delà les ponts. Les amateurs les plus difficiles, les fines bouches trouvaient ces pâtés délicieux et le charcutier ne suffisait pas aux commandes.
Sur la façon dont la chose se découvrit, les légendes ne sont pas d’accord. Suivant les unes, un jeune étudiant étranger étant venu se faire barbifier rue des Marmouzets, subit sous le rasoir du barbier le sort de bien d’autres et s’en alla dans la cave du charcutier; mais il avait laissé un chien à la porte, et le chien, fatigué d’attendre et aboyant furieusement à la porte, finit par ameuter le voisinage, tout surpris de le voir se précipiter vers une trappe où se distinguaient quelques traces de sang mal lavé. On n’eut alors qu’à lever la trappe pour trouver la preuve du crime et surprendre le pâtissier dans ses monstrueuses opérations.
D’autres légendes compliquent l’événement: l’écolier n’ayant été que blessé par un coup de rasoir mal assuré, s’était défendu victorieusement, et avait réussi à précipiter le barbier par la trappe dans la cave où son complice, averti par le bruit de la lutte, s’était hâté de l’égorger sans le reconnaître. Pour le reste, on revient à la première version, les voisins attirés par le chien pénètrent dans la cave et surprennent le pâtissier en train de découper le cadavre de son complice.