Ce crime effroyable ou plutôt cette succession de crimes effroyables, révélés tout à coup, causèrent une telle horreur que par arrêt de la justice, après la punition du complice survivant, la maison dut être rasée et qu’il fut semé du sel sur la place maudite, marquée d’une pierre commémorative où se lisait aussi l’interdiction à tout jamais d’y rebâtir aucun logis.
Cependant il paraît qu’en 1536 un sieur Pierre Bélut, conseiller au Parlement, obtint du roi François Ier des lettres patentes l’autorisant à contrevenir à l’arrêt et à bâtir une maison sur la place vide. Ce serait cette maison que, vers 1860, les démolitions emportèrent avec toute la rue et tout le quartier. On y voyait sur la cour une de ces tours d’escalier d’autrefois, comme il y en avait de nombreuses dans la Cité.
Ce qu’on appelle maintenant rue Basse-des-Ursins n’est qu’un débris de la rue Basse-des-Ursins d’avant la démolition, et s’appelait autrefois Grand-Rue Saint-Landry sur l’Yaue, puis rue du Port-Saint-Landry, puis rue d’Enfer. C’est dans la partie de la rue Basse-des-Ursins disparue sous le nouvel Hôtel-Dieu, que s’élevait au moyen âge l’hôtel de la célèbre famille des Ursins. Il occupait la berge de la Seine entre l’église Saint-Landry et le val de Glatigny, dit Val d’Amour assez mal habité dès le XIIIe siècle, puisque Guillot dans le Dict des rues de Paris y signale les ribaudes.
Jean Jouvenel ou Juvénal des Ursins qui commença l’illustration de la famille était venu de Troyes se fixer à Paris vers la fin du XIVe siècle, à l’époque si troublée du règne de Charles VI. Avocat, bon clerc et noble homme, conseiller au Châtelet, il avait été créé garde de la Prévôté des marchands alors que, la prévôté des marchands ayant été supprimée depuis 1382 en punition de la révolte des Maillotins, les fonctions de l’ancienne magistrature municipale se trouvaient remises entre les mains du prévôt de Paris, fonctionnaire royal.
Jean Jouvenel en ces temps difficiles fut un magistrat vigoureux et intègre, que souvent les oncles du roi dément trouvèrent en face d’eux, avec quelques fonctionnaires ou seigneurs restés autour de Charles VI, ceux que les princes appelaient dédaigneusement des Marmousets. En butte à l’inimitié du duc de Bourgogne, il faillit être victime d’une intrigue à laquelle il n’échappa que par un curieux hasard.
Les partisans de Bourgogne avaient fait ouvrir secrètement une information contre Jouvenel, dans laquelle une trentaine de gens subornés étaient venus témoigner sur toutes les accusations propres à le perdre.
L’information faite, il s’agissait de trouver un avocat qui se chargeât de porter l’affaire au Parlement; les commissaires du Châtelet qui avaient recueilli les dépositions des faux témoins ayant trouvé cet avocat, s’en furent prendre les dernières instructions du duc de Bourgogne. Grassement payés de leur besogne, ils s’en allèrent souper à la taverne de l’Echiquier en la cité, avec quelques-uns des complices de la trame, et là fêtèrent si bien les écus du duc de Bourgogne qu’ils en oublièrent en sortant leur rouleau de procédures.
COUR DE LA MAISON DITE D’HÉLOÏSE ET ABEILARD, RUE DES CHANTRES, No 1 (1840)
Après leur départ, l’hôte de l’Echiquier trouva les pièces, y jeta un coup d’œil et vit de quoi il s’agissait. Tout effrayé pour Jouvenel des Ursins, l’hôte courut au milieu de la nuit à l’hôtel de ville pour le prévenir du danger. Jouvenel, dès le lendemain matin d’ailleurs, reçut assignation de comparaître devant le conseil du roi au château de Vincennes, où déjà une bonne prison lui était préparée, en attendant qu’on lui fît couper la tête, selon le bruit public et la résolution des partisans de Bourgogne.