Mais Jouvenel se présenta à Vincennes suivi de trois à quatre cents notables bourgeois, et, bien averti des accusations sous lesquelles on comptait l’accabler, n’eut pas de peine à réfuter le réquisitoire de ses ennemis, d’autant plus qu’ils ne purent apporter l’information du Châtelet contenant les faux témoignages, procédure perdue à l’Echiquier et parvenue entre les mains du prévôt.

Vers la Pâque suivante, quelques-uns des faux témoins s’étant repentis et confessés de leur mauvaise action, ne purent avoir absolution de leur confesseur qui les envoya au pénitencier de Notre-Dame auquel on avait recours pour les fautes graves. Renvoyés du pénitencier à l’évêque de Paris, de l’évêque à un légat du Pape alors à Paris, les faux témoins n’obtinrent l’absolution qu’à condition de faire publiquement amende honorable à la porte du prévôt.

Le matin des Rameaux, comme Jean Jouvenel sortait de son logis pour se rendre à l’église, il trouva devant sa porte quelques hommes pieds et jambes nus, la figure couverte d’un grand voile noir. Tout ébahi, le prévôt leur demanda ce qu’ils lui voulaient, alors ils firent en pleurant confession de leur faute sans se nommer, et requirent son pardon.

Jouvenel pleurait aussi avec ses serviteurs accourus, mais se souvenant de l’information du Châtelet, «il les nomma chacun par leur nom tellement qu’il n’en oublia nul et leur dit: Vous êtes tel et tel... Puis bien doucement leur pardonna, dont ils le remercièrent humblement en baisant la terre et en pleurant abondamment...»

Mêlé à tous ces événements, «bien noble homme de haut courage, sage et prudent, dit son fils Jean Juvénal dans son Histoire de Charles VI, qui avait gouverné la ville de Paris douze ou treize ans, en bonne paix, amour et concorde,» Jean Jouvenel eut à traverser bien des périls pendant les séditions cabochiennes. Il fut emprisonné au petit Châtelet en 1413, mis par les cabochiens à une rançon de deux mille écus. Ce fut lui alors qui réveilla le courage des bourgeois de Paris opprimés par les factions cabochiennes, et qui, de concert avec le dauphin et le duc de Berry, put arracher pour un temps la ville à la tyrannie anarchique des bouchers et des partisans de Bourgogne. Mais plus tard le retour des Bourguignons le remit en plus grand péril; heureux encore d’échapper aux massacres, Jean Jouvenel dut fuir Paris avec sa femme et ses onze enfants, pieds nus, à peine vêtus, ayant tout perdu, meubles et maisons.

Jean Jouvenel, seigneur de Traisnel en Champagne, avait épousé Michelle de Vitry, vertueuse dame qui lui donna seize enfants sur lesquels onze vécurent, qui furent tous gens de bien et occupèrent d’importantes situations, l’aîné était Jean Juvénal des Ursins, auteur d’une Histoire du règne de Charles VI que nous venons de citer. Entré dans l’Eglise, il fut, en 1432, nommé à l’évêché de Beauvais où il succédait à Pierre Cauchon, l’instrument des Anglais dans le procès de Jeanne d’Arc. Evêque de Laon en 1444, il succéda, en 1449, sur le trône archiépiscopal de Reims à son frère Jacques Juvénal.

L’hôtel des Juvénal des Ursins était une très importante demeure qui faisait très belle figure avec ses tourelles encorbellées sur la Seine et ses grands toits dominés en arrière par l’imposante masse de la cathédrale. A la fin du XVIe siècle l’hôtel avait été en partie reconstruit, les deux tourelles sur la Seine encadraient une petite cour à galerie, d’où la vue donnait par un portique ouvert sur le mouvement de la rivière, sur la place de Grève et sur cet hôtel de Ville, la vieille maison aux piliers où le garde de la prévôté des marchands pour le roi avait siégé en des temps si difficiles.

LA MAISON DU FABRICANT DE PATÉS DE CHAIR HUMAINE, RUE DES MARMOUZETS. 1850

Sur les dépendances du premier hôtel des Ursins, on avait ouvert deux rues, la rue Basse-des-Ursins et la rue Haute-des-Ursins réunies par une rue transversale dite rue du Milieu-des-Ursins. Dans la rue Basse-des-Ursins, Racine habita, croit-on, la maison qui portait lors de la démolition le no 9.