L’HÔTEL DES URSINS AU XVIe SIÈCLE
Nous avons vu combien de choses sont nées dans cette petite île de la Cité, berceau de Paris, berceau des premiers rois et aussi de ce qui leur a succédé, et berceau de bien des choses par une sorte de prédestination. La monarchie française est née là, le pouvoir royal a grandi et s’est fortifié d’abord, dans ce vieux Palais des ducs de France; puis est né dans le même palais, dans le même lit, sous les mêmes courtines pour ainsi dire, le pouvoir législatif, lequel, grandi et fortifié à son tour, devait un jour étrangler son aîné le pouvoir royal, et, de petit parlement soumis devenir l’Assemblée Nationale, la Convention, puis la Chambre des représentants ou des députés, ruche bourdonnante où cinq cents souverains momentanés, suivant la conception moderne du pouvoir, confectionnent et reconfectionnent sans arrêt, au hasard de l’opinion du jour, des lois définitives, valables pour une législature ou une saison.
Ce n’était pas assez de ces deux naissances dans le même berceau, un troisième pouvoir est né aussi dans cette Cité, sur le même point, non dans le même palais, mais pauvrement dans un logis populaire à côté, un troisième frère de beaucoup le plus jeune, mais qui, encore en pleine croissance, ayant fait éclater toutes les lisières dont on l’avait chargé, grandit, prospère, se développe, et menace de prendre la première place, peut être très capable à son tour d’étrangler un matin le pouvoir législatif, comme celui-ci étrangla le pouvoir royal et, pour occuper la place, d’inventer quelque nouveauté ou de ressusciter quelque fantôme mal tué.
Ce pouvoir nouveau, c’est le journal; cette puissance qui monte, c’est la presse manipulatrice et distributrice de la pensée. C’est une bien étrange indication tout de même que le Journal soit venu éclore juste où le pouvoir royal et le pouvoir législatif sont nés.
Rue de la Calandre, entre le Marché Neuf et le Palais, dans une maison à l’enseigne du Grand Coq, un jour de 1631, parut le premier numéro de la Gazette, un humble carré de papier du format d’un de nos petits volumes, donnant les nouvelles politiques de France et de l’étranger, signalant les événements et les commentant de courtes réflexions.
Commencements bien humbles. Le fondateur était Théophraste Renaudot, né à Loudun, protégé du cardinal de Richelieu, médecin, homme à idées, créateur en cette même maison du Grand Coq du bureau d’adresses et de rencontre pour les ventes, locations, échanges, demandes ou offres quelconques, fonctionnant depuis 1612, et amenant peu à peu, après l’avis manuscrit, la fondation d’une feuille imprimée, les Petites Affiches.
Tout en publiant sa gazette, ou en s’occupant de son bureau d’adresses, Renaudot continuait l’exercice de la médecine et ouvrait, toujours dans la maison du Grand Coq, une salle de consultations gratuites pour malades pauvres où les clients affluaient, soignés par le gazetier et par des médecins associés de Renaudot, lesquels malades étaient souvent fournis aussi gratuitement des médicaments nécessaires.
Cette innovation lui suscita une formidable armée d’ennemis, la Faculté bondit, mais Renaudot tint courageusement tête à toutes les attaques et fit durer sa création jusqu’à ce que la Faculté elle-même se décidât à la reprendre à son compte.
Quant à la vieille Gazette, devenue la Gazette de France elle vit toujours, et du petit œuf couvé dans la maison du Grand Coq, on sait quelle innombrable couvée est sortie. Le vénérable logis où la presse a pris naissance a depuis longtemps disparu, il tombait obscurément bien avant les démolitions de la Cité; la caserne des pompiers recouvre sa place.