LES CUISINES DE SAINT LOUIS
CHAPITRE IV
LA COMMUNE DE 1358

Après la défaite de Poitiers.—Désastres et misères.—Les États généraux.—La chandelle de 4455 toises.—Etienne Marcel.—Envahissement du palais et meurtre des maréchaux de Champagne et de Normandie.—L’évasion du Dauphin par le Grand Pont.—Préparatifs et armements de Marcel.—Alliance avec les Jacques.—Les trames du roi de Navarre.—Situation désespérée de Marcel.—Il va livrer la ville à Charles le Mauvais.—La mort du Prévôt.

LE MEURTRE DES MARÉCHAUX DE CHAMPAGNE ET DE NORMANDIE

Après la défaite de Poitiers, le 9 septembre 1356, où le roi Jean resta aux mains des Anglais avec une bonne partie de sa chevalerie, le jeune Dauphin Charles, duc de Normandie, dans le désarroi général de la France, au milieu des colères populaires soulevées contre la noblesse, que chacun rendait responsable du désastre, convoqua des Etats généraux pour chercher avec eux un remède à la cruelle situation, et les amener à fournir les aides et subsides nécessaires pour la délivrance du roi et la continuation de la guerre.

Les Etats généraux de langue d’oc se réunirent à Toulouse, ceux de langue d’oil à Paris, dans la grande chambre du Parlement.

Paris allait entrer en fermentation pour quelques années, les délibérations des délégués devant bientôt aboutir à une véritable révolution. Les bourgeois des Etats, devant ces nouvelles charges, faisaient leurs conditions; ils consentaient bien à fournir les aides requises, mais ils réclamaient aussi des réformes, posaient des conditions et entendaient surveiller, non seulement l’emploi des sommes demandées, mais encore l’administration du royaume.

Le Dauphin, trop jeune et trop inexpérimenté pour dominer les événements, essaya d’une prorogation des Etats, ce remède aux situations embarrassantes, mais, ainsi qu’il arrive de nos jours pour un budget non voté, l’épuisement du Trésor le força bientôt à rappeler l’assemblée. Les Etats revinrent en mars 1357, non moins résolus à mettre bon ordre au mauvais gouvernement «du roi et du royaume au temps passé».

Alors se dresse dans l’histoire de Paris la grande figure d’Etienne Marcel, si discutée, trop noircie par les uns et chargée de toutes les violences populaires, trop grandie par les autres, qui en font un homme à vastes et profondes visées, trop en dehors de son temps. Etienne Marcel, de vieille famille parisienne, était prévôt des marchands un an avant Poitiers. Premier magistrat de Paris, Marcel, dès que le désastre fut connu, agit avec énergie et décision pour mettre la ville en défense. Il leva des impôts et avec ces ressources entreprit une réfection totale de l’enceinte de Philippe-Auguste, se bornant à mettre en état les remparts de la rive gauche, mais élevant avec toute la diligence possible une nouvelle ligne de fortifications sur la rive droite, pour envelopper les importants faubourgs du nord.

Aux Etats généraux, Marcel devint bien vite un des orateurs dirigeants, le chef du parti bourgeois. Fort des trente ou quarante mille Parisiens armés qu’il sentait derrière lui, il osa parler haut, et put avec Robert le Coq, évêque de Laon, conseiller au parlement, personnage douteux, intriguant pour le compte de Charles le Mauvais, roi de Navarre, entraîner l’assemblée dans le sens des réformes. Triomphant en raison du désarroi des princes et des terribles embarras dans lesquels se débattait le Dauphin, les Etats arrachèrent au Dauphin la grande ordonnance du 3 mars 1357, décrétant des mesures de défense nationale et de considérables réformes dans les finances, les aides et impôts, l’emploi des subsides de guerre, l’administration de la justice, la répression des abus des officiers royaux, et la discipline des gens de guerre.