Les cruels événements de sa jeunesse, les périls courus à Paris et toutes les difficultés du commencement de son règne, avaient mûri le dauphin Charles et fait de lui un roi sage et un politique, d’ailleurs par caractère et par la faiblesse de sa santé, éloigné des folles équipées chevaleresques, s’appliquant avec intelligence à la bonne administration de son royaume, ordonnant prudemment ses finances et ses armements, soignant ses alliances.
Quand il eut en 1378 la visite de l’empereur d’Allemagne Charles IV, venu pour traiter des projets d’alliance, c’est au Palais que le roi reçut son hôte et le logea. On a, dans les Grandes Chroniques de Saint-Denis, le récit très détaillé de toutes les fêtes et cérémonies qui eurent lieu pendant le séjour impérial. Le jour de l’entrée solennelle, après le défilé d’un cortège extraordinairement magnifique dans la cour du May, où l’on n’avait laissé entrer que les plus grands seigneurs, le roi souhaita la bienvenue à l’empereur, devant le grand perron de marbre, au bas duquel une chaise couverte de drap d’or avait été préparée pour l’hôte impérial alors malade d’un accès de goutte.
Après les discours et les embrassades, l’empereur fut porté en sa chaise jusqu’à ses appartements, préparés dans l’ancien logis royal. L’empereur occupait les chambres d’apparat, la chambre verte, la chambre lambrissée de bois d’Irlande, au premier étage des bâtiments; son fils, le roi des Romains, occupait les chambres des reines de France au-dessous, tandis que Charles V se logeait au-dessus, dans les chambres à galetas établies par le roi Jean son père, celles mêmes où, vingt ans auparavant, les maréchaux de Normandie et de Champagne avaient été égorgés.
Le lendemain, qui était la veille de l’Epiphanie, l’empereur malade restant en sa chambre, son fils le roi des Romains alla entendre vêpres à la Sainte-Chapelle, merveilleusement illuminée; puis il y eut festin d’apparat dans la Grande salle drapée d’étendards, «noblement parée et ordonnée avec si grand multitude de varlets tenant grande foison de torches, qu’on voyait aussi clair dans ladite salle qu’au plein jour».
Un grand dais s’étendait au-dessus de la table de marbre où soupaient rois, princes, ducs et évêques; les autres seigneurs occupaient d’autres tables, au nombre de huit cents à mille chevaliers, sans compter multitude d’autres en très grande presse. Après le repas, le roi, les princes, les évêques et les chevaliers, «tant comme il en put entrer», allèrent en la chambre du Parlement «parée toute à fleurs de lys et grandement allumée», entendre les ménestrels en prenant vins et épices.
Charles V, qui portait grande dévotion aux reliques de la Sainte-Chapelle, et, selon Christine de Pisan, était «très inquisitif de toutes vertueuses choses», et montrait de sa propre main, chaque année, le jour du vendredi saint, la vraie croix au peuple, ne pouvait manquer d’amener son hôte aux précieux reliquaires.
Le jour de l’Epiphanie, l’empereur, porté dans sa chaise ou hissé à bras, «à très grand’peine et grevance de son corps», dans les escaliers, alla adorer les reliques de la Sainte-Chapelle; il assista ensuite à une messe solennelle, à la suite de laquelle le roi, après avoir fait porter par trois chevaliers des offrandes d’or, d’argent et de myrrhe, monta à la sainte châsse et fit baiser les reliques par tous les princes et gens de l’empereur.
Nouveau festin de plus grand apparat encore que celui de la veille dans la Grande salle. A la table de marbre prirent place, sous un ciel de drap d’or aux armes de France, le roi, l’empereur et le roi des Romains, flanqués d’évêques et d’archevêques; un grand dais recouvrait toute la table et par derrière les piliers et fenestrages étaient houssés de drap d’or.
Ce n’étaient partout, au-dessus des tables que dais de veluyau (velours) et draps d’or, draperies et tapisseries aux murailles. «Et est à savoir, disent les Grandes Chroniques de Saint-Denis, que la salle du grand palais était parée de tapis de haute lisse, à images tout autour si bien ordonnées et si à point mises que les rois qui sont de pierre tout autour n’étaient point occupés ni empêchés de voir.»
Il y avait trois dressoirs à vins très richement parés, garnis, le premier de vaisselle d’or, de pots et flacons d’argent émaillés; le second de vaisselle d’argent dorée et le troisième de vaisselle d’argent blanche. «Et mangea bien dans ladite par le rapport qu’en firent les hérauts, huit cents chevaliers sans les autres gens. Et combien que le roi avait ordonné quatre assiettes et quatre paires de mets, toutefois pour la grevance de l’Empereur, qui trop longtemps eut sis à table, en fit le roi oter une assiette et n’en servit-on que de trois qui furent de trois paires de mets.»