Entre la table de marbre et les dressoirs avait été ménagé un espace défendu de bonnes barrières où, comme entremets, on donna la représentation de «L’Histoire et ordonnance comment Godefroy de Bouillon conquit la sainte cité de Jérusalem».
Aux angles de la salle du Palais, deux coins réservés, bien enclos, formaient comme les coulisses où se préparait le spectacle. Des coulisses de gauche sortit une nef de mer toute gréée avec ses voiles et ses mâts, ses châteaux d’avant et d’arrière. Sur cette nef «peinte et habillée très richement et très plaisamment», on voyait Pierre l’Ermite et Godefroy de Bouillon, avec onze chevaliers revêtus d’anciens harnais de guerre du temps des Croisades, portant écus et bannières aux armes du royaume de Jérusalem. Des gens cachés dans l’intérieur de la nef la faisaient mouvoir «si légèrement qu’il semblait que ce fût nef flottant sur l’eau», et l’amenèrent au milieu de la salle, devant la grande table.
Les coulisses de droite laissèrent paraître la cité de Jérusalem, une ville fermée de murailles à créneaux et de tours garnies de Sarrasins armés, avec bannières et pennons. Cette énorme décoration, mue aussi par des gens cachés à l’intérieur, fut amenée devant la grande table, en face de la nef de Godefroy de Bouillon. «Et lors descendirent ceux de la nef et par belle et bonne ordonnance vinrent donner assaut à ladite cité et longuement l’assaillirent et y eut bon esbattement de ceux qui montaient à assaut à échelles. Finalement montèrent dessus ceux de la nef et conquirent la cité, et jetaient hors ceux qui étaient en habits de Sarrasins en mettant sus les bannières de Godefroy et des autres.»
La nuit était venue quand le festin et les divertissements prirent fin. La foule était si serrée dans la grande salle, sauf autour des tables royales protégées de barrières bien gardées, que l’Empereur, porté dans sa chaise, eut grand’peine à regagner ses appartements, pendant que le roi et les princes allaient tenir réception en la chambre du Parlement.
Le séjour de l’Empereur fut une longue suite de fêtes et de visites aux châteaux royaux, au Louvre, à l’hôtel Saint-Paul, aux châteaux de Vincennes et de Beauté, où le pauvre souverain, toujours malade, se faisait porter en chaise.
Il avait quitté le palais pour aller loger au Louvre. Pour cela, un grand bateau était venu le chercher à la pointe du Palais. C’était «un grand batel fait et ordonné en manière de maison où sont salles et deux chambres, tout à cheminées». L’embarcation était richement ornée et parée, les chambres des lits à courtines et ciels étaient meublées comme une maison, «dont l’empereur et ses gens, quand ils furent dedants et l’eurent vu, s’en donnèrent grande merveille et y prenaient grande plaisance». C’est dans le même bateau, qu’au grand plaisir des Parisiens réunis sur les rives ou penchés à toutes les fenêtres des maisons du grand Pont et du pont Notre-Dame, l’empereur fut conduit ensuite à l’hôtel Saint-Paul.
Deux ans après mourait le roi Charles V, dont la sage administration, l’économie et la prévoyance avaient pu réparer les brèches faites par les désastres et faire oublier les épouvantables calamités du commencement du règne. Son fils Charles VI avait douze ans. Avec les troubles de la régence, les discussions des princes, la folie du roi, la guerre civile et la reprise de la guerre anglaise, une nouvelle ère de misères et de malheurs, plus longue et plus douloureuse, allait s’ouvrir pour le pays destiné à descendre par secousses violentes jusqu’au plus profond de l’abîme.
Dans l’histoire du Palais, nous voyons la cour du May servir de cadre à la scène finale de l’affaire des Maillotins, soulèvement causé, comme toujours, par des levées d’impôts, et qui fit assez craindre aux princes oncles du roi le retour aux idées de la grande révolte de 1358, pour les engager à une répression cruelle.
Quand on eut jeté la terreur dans Paris et décapité, pendu ou noyé à tort et à travers,—parmi lesquelles exécutions celles de notables bourgeois, de conseillers qui s’étaient, pour le bien public, entremis entre les séditieux et le pouvoir,—les princes voulurent jouer la comédie de la magnanimité. Ils firent rassembler, dans la cour du Palais, les bourgeois compromis et les familles de ceux qui étaient encore en prison, attendant leur sort. Un trône et des sièges au haut du perron avaient été préparés pour le roi et les princes ses oncles; le chancelier Pierre d’Orgemont dans un long réquisitoire énuméra «les grands et mauvais et merveilleux cas de crimes et délits commis et perpétrés par tout presque le peuple de Paris, dignes de très grandes punitions». Ce discours et la mise en scène terrible qui l’accompagnait étreignirent de terreur le cœur des assistants; quand cette terreur eut été bien portée au comble, les oncles du roi intervinrent et se jetèrent aux genoux du jeune Charles VI, pendant que, de toutes parts, les malheureux bourgeois criaient: Miséricorde! Le petit roi parut alors se laisser attendrir par les prières des princes et daigna changer les peines criminelles en peines civiles, en amendes énormes montant à la moitié des biens des bourgeois poursuivis.