Paris allait rester Anglais une quinzaine d’années. Il est vrai qu’après ces lugubres temps de la fin du lugubre règne de Charles VI, il y eut une accalmie dans les malédictions qui l’accablaient, une amélioration dans l’existence matérielle et que sous la domination anglaise les factions cessèrent de s’entre-déchirer. La guerre se continuait en province, sans grande vigueur, tantôt éloignée, tantôt tournant assez près de Paris, mais Paris en était préservé.

Charles VII, le troisième des fils de Charles VI qui eût porté le titre de Dauphin, deux étant morts avant leur vingtième année, venait de se faire sacrer à Poitiers et, simple roi de Bourges, se maintenait difficilement, dans quelques provinces à lui, soutenant fort mollement une cause en perdition que beaucoup croyaient bien désespérée.

Paris, après son accès de tristesse aux funérailles de Charles VI, parut prendre son parti du changement de dynastie et accepter le roi Anglais. Le régent Bedford reçut, en assemblée solennelle, le serment de fidélité à Henri VI des présidents et conseillers du Parlement, de l’évêque de Paris et de l’Université, des prévôts, des échevins et des notables bourgeois, et ce même serment de fidélité dut ensuite être prêté entre les mains du prévôt de Paris et du prévôt des marchands, par tous les habitants de la ville convoqués à la maison municipale.

Il faut dire, pour expliquer cette acceptation de la domination anglaise, que ce roi Henri VI, un enfant de quelques mois, était le petit-fils de Charles VI, né de Catherine de France, la sœur du Dauphin, mariée en exécution du traité de Troyes, et par conséquent presque un fils de France. On pouvait aussi l’opposer au Dauphin, qui donnait alors peu d’espérance, prince léger, peu aimé et surtout très calomnié.

Puis la vie si longtemps comprimée, redevenue plus facile, reprit son cours; avec la tranquillité relative dans la France coupée en deux, pendant la période de presque inaction du Dauphin, le travail reprend, le commerce renaît. On fait au régent, quand il revient de ses voyages dans les provinces du Nord, des réceptions solennelles comme jadis aux sires des fleurs de lis; ce sont mêmes tapisseries aux rues jusqu’à Notre-Dame, mêmes harangues des échevins, mêmes divertissements sur le parcours des cortèges, mêmes représentations de mystères au Châtelet.

Le duc de Bedford, régent de France, s’établissait à l’hôtel des Tournelles en face de l’hôtel Saint-Paul. Il avait d’abord occupé le Palais de la Cité, puis considérant l’état de choses comme définitif, comptant bien garder Paris, il achetait des terrains autour des Tournelles, faisait bâtir, et agrandissait considérablement l’hôtel destiné à devenir plus tard la demeure de Charles VII.

La reine Isabeau s’était figuré qu’elle allait continuer pendant la minorité du jeune prince cette existence d’intrigues si longtemps menée pour le malheur de tous; mais le régent Bedford, très courtoisement, mais très nettement, mit bien vite l’ancienne amie de côté et la laissa dans son hôtel essayer d’oublier les jours de sa puissance. L’âge était venu, avec l’obésité qui empâte la taille et gâte les attraits de jadis; Isabeau restait galante et continuait, imperturbable au milieu des événements, à inventer des modes nouvelles, des robes merveilleuses et des coiffures extravagantes.

Cependant, tout à coup, ce dauphin Charles qu’on méprisait avait secoué son inertie; il avait réuni des armées qui s’avançaient, conduites par de rudes capitaines, entraînées par la vaillante bergère de Lorraine, la sainte guerrière, archange féminin que l’excès des malheurs de la France avait suscité, et qui relevait l’oriflamme abaissée.

Ce Paris anglais de Bedford et d’Henri VI apprit tout à coup les défaites des Anglais sous Orléans, l’étonnante succession de victoires de Jeanne d’Arc et la marche sur Reims, où Charles VII dans tout l’appareil de sa puissance nouvelle, entouré de son armée victorieuse, se faisait sacrer et oindre de la sainte ampoule dans les formes traditionnelles, au milieu de l’enthousiasme général des peuples réveillés.

De Reims, Jeanne d’Arc et Charles VII marchaient sur Paris, enlevant toutes les places. Les Parisiens surpris par cette marche triomphale, ébranlés peut-être par ces miraculeux coups de fortune, virent à la fin d’août 1429 se déployer dans la plaine, sous Montmartre et Saint-Denis, l’armée de Charles VII. On ne sait trop quel revirement le succès d’un brusque assaut aurait pu produire dans la grande ville, où pourtant l’Université, le Parlement, le corps de ville et les vieux partisans de Bourgogne restaient fidèles au roi anglais.