Ce Bourgeois de Paris se fait l’écho du mécontentement qui commence à poindre. Il se plaint que le sacre n’ait point fait aller le commerce autant que l’on s’y attendait. Les Anglais ne se sont pas mis en dépenses, les orfèvres, les batteurs d’or et gens de tous joyeux métiers, ont vendu plus maintes fois à l’occasion de mariages bourgeois, qu’en ces journées du sacre. Enfin, pour achever de mécontenter Paris, les Anglais firent peu de largesses et le petit roi quitta la ville sans faire aucuns biens, «comme délivrer prisonniers, faire cheoir maltôtes, impositions, gabelles, etc.».
LE CORPS D’ISABEAU DE BAVIÈRE CONDUIT A SAINT‑DENIS
Le duc de Bedford mourut en septembre 1435, et dix jours après trépassa la reine Isabeau. A son tour la vieille reine, qui avait été pour une si grosse part dans les malheurs du pays, finissait abandonnée et méprisée, dans cet hôtel Saint-Paul, où s’était si lamentablement traînée l’existence de Charles VI. Les Anglais, qu’elle avait si bien servis, ne se mirent pas en frais de funérailles pour elle. Ce n’était plus, pour eux, depuis longtemps, qu’un instrument inutile. Après un service à Notre-Dame, on la déposa sans façon dans un bateau qui descendit lentement la Seine. La barque s’arrêta sous les tours de la Conciergerie, le cercueil passa la nuit dans ce palais, témoin des fêtes de son entrée solennelle, puis reprit la rivière au petit jour et sortit de Paris, dirigé sur Saint-Denis avec quelques serviteurs seulement. On n’avait pas pris la route de terre par crainte des partis français qui couraient déjà la campagne en Ile-de-France. En vue de Saint-Denis, la barque toucha terre; quelques moines prirent le cercueil et le portèrent aux caveaux de l’abbaye aux royales sépultures.
Juste en ce moment, le roi Charles VII, dont les armées faisaient tous les jours de nouveaux progrès dans la reconquête du royaume, venait, par le traité d’Arras, de faire sa paix avec la Bourgogne, le fils de Jean Sans Peur, «mû par sa pitié pour le pauvre peuple du royaume,» abandonnait l’alliance anglaise,—moyennant toutefois d’importants avantages et en imposant d’assez dures et humiliantes conditions.
Paris aussi peu à peu se détachait du parti anglais, la misère était revenue avec son cortège de maladies. Plus de blé dans les campagnes ravagées par les soldats des deux partis, et après les soldats par les bandes d’écorcheurs, de tard-venus et de pillards sans drapeau. La famine sévissait; on repassait par toutes les horreurs des pires époques. Des bandes de loups couraient les champs; la nuit, ils osaient pénétrer dans Paris, par les berges de la Seine pour enlever des chiens ou même des enfants. Une maladie pestilentielle ravageait villes et campagnes; dans Paris seulement, en trois années, de 1435 à 1438, elle emorta 50,000 personnes.
Maintenant Paris tournait ses regards vers les armées de Charles VII; le duc Philippe ayant fait sa paix avec le roi des fleurs de lis, les vieux partisans de Bourgogne n’avaient pas de raison pour être plus Bourguignons que lui. Les vieilles haines s’apaisaient ou se tournaient contre l’Anglais, qui se faisait plus oppresseur et plus dur en constatant le changement. Se sentant trop peu nombreux pour garder une ville hostile, les Anglais cherchaient à s’assurer la sécurité par tous les moyens, en accrochant aux potences ceux qu’ils soupçonnaient d’intelligences avec les armées françaises, et en exigeant des magistrats et des bourgeois de nouveaux serments de fidélité.
Cependant, quelques-uns des plus hardis de ces bourgeois s’étaient déjà mis en rapport avec le roi, offrant de lui remettre sa capitale s’il accordait à tous amnistie complète et oubli des sanglantes séditions. Charles VII promit l’oubli absolu du passé, et ces Parisiens, à la tête desquels était un riche marchand nommé Michel de Lallier, s’entendirent avec le connétable de Richemont, qui réunit rapidement le plus de troupes possible pour surprendre les Anglais.
Le connétable, Dunois, le seigneur de l’Isle-Adam arrivèrent au jour convenu, 15 avril 1436, près la porte Saint-Jacques, escaladèrent le rempart avec des échelles qu’on leur passa. Ils tenaient enfin Paris! Ils ouvrirent à leurs troupes cette porte Saint-Jacques, sur laquelle ils arborèrent la bannière royale, et se répandirent par la ville aux cris de: Ville gagnée!