Il y eut peu de tentatives de résistance par les rues; le peuple s’armait, prenait la croix blanche et, conduit par les capitaines de quartier, se jetait sur les Anglais. Ceux-ci abandonnèrent tous les postes et firent retraite sur la Bastille, où tout aussitôt ils furent investis.

Cette entrée fut une marche triomphale. Le connétable, qui s’était attendu à plus de difficultés, remercia vivement les gens de Paris et prit rapidement des mesures pour éviter tout pillage et toute avanie aux bourgeois, ce à quoi il était assez urgent de pourvoir, car beaucoup de l’armée, par âpreté de vengeance ou désir de gain, se flattaient de l’espoir de piller un peu cette ville si difficile à tenir. Quatre jours après, les Anglais de la Bastille, manquant de vivres, remettaient la forteresse au connétable et s’en allaient la vie sauve, emmenant avec eux les fonctionnaires, créatures et instruments de l’Angleterre, l’évêque de Thérouanne, chancelier, les prévôts et quelques autres, détestés des Parisiens, qui leur eussent fait volontiers mauvais parti.

Charles VII ne fit son entrée dans la capitale reconquise qu’au mois de novembre de l’année suivante; ce fut la même fête que six ans auparavant pour l’entrée du petit roi Henri VI d’Angleterre; les mêmes divertissements, les mêmes dais purent resservir. Mais l’entrée eut un caractère militaire; Charles VII marchait armé de toutes pièces, sauf le casque, à la tête de tous ses capitaines: le connétable, Dunois, le comte de Vendôme. Celle qui avait tourné la fortune, Jehanne seule, qu’on avait abandonnée au bûcher de Rouen, manquait à ce grand jour. Le futur Louis XI, le Dauphin, alors âgé de dix ans, marchait à côté de son père, revêtu d’une armure à sa taille.

«Quand le roy fut devant l’Hôtel-Dieu, ou environ, dit le Bourgeois de Paris, on ferma les portes de l’église de Notre-Dame, et vint l’évesque de Paris, lequel apporta un livre sur lequel le roi jura, comme roi, qu’il tiendrait loyalement et bonnement tout ce que bon roy devait.

«Après furent les portes ouvertes et entra dedans l’église et se vint loger au Palais pour celle nuit; et fist-on moult grande joie celle nuit, comme de bucciner, de faire feux emmy les rues, danser, manger et boire et de sonner plusieurs instruments.»

Le populaire pouvait bien, par quelques joyeuses fêtes, essayer d’oublier des souffrances qui devaient durer quelques années encore. L’épidémie continuait ses ravages, les loups, et les écorcheurs plus loups qu’eux, désolaient encore les environs, et la famine persistait.

Les Anglais, chassés de Paris, n’étaient pas loin, ils tenaient Meaux et de là s’efforçaient d’affamer la capitale en coupant la route à tous les arrivages de l’est, comme leurs garnisons de Normandie empêchaient à l’ouest toute arrivée de subsistances. Meaux ne fut pris qu’en 1438; les vivres purent passer; l’épidémie s’éloignait aussi vers le même temps, et Charles VII, avec son terrible connétable de Richemont, allait, à force de pendaisons, purger le sol de tous les routiers et brigands qui l’infestaient, réformer le système militaire pour arriver à créer, à la place des milices de la chevalerie féodale, une armée régulière permanente.

Charles VII, qui voulait être un roi réformateur, s’empressa de rétablir et de réorganiser le Parlement de Paris, auquel il avait réuni son petit Parlement de Poitiers. La grande chambre compte alors trente conseillers, quinze laïques et quinze ecclésiastiques; la chambre des enquêtes en a quarante. Il institue pour les affaires criminelles la chambre de la Tournelle, qui siégeait dans la Tournelle, bâtiment accolé à la tour Bon-Bec, où se donnait la question. Ces offices étaient soldés, les conseillers étaient appointés, la justice se rendait gratuitement quant aux juges, à qui les plaideurs devaient seulement quelques présents en nature, bouteilles de vins, pains de sucre, épiceries, les fameuses épices, qui finirent par se convertir en espèces sonnantes.

La puissance du Parlement allait grandir considérablement dans ce palais que les rois devaient lui céder complètement; son double caractère de corps judiciaire et administratif allait se préciser et s’accentuer.

Dans l’ordre judiciaire, il décidait en appel de toutes les causes des tribunaux royaux, seigneuriaux, ecclésiastiques et universitaires, et il jugeait des causes spéciales, celles des pairs de France et du domaine royal, et les grandes affaires spécialement portées devant lui.