Ses trames et trahisons découvertes, devenu l’ennemi de tous, il avait cherché refuge à Mons sur les terres de Bourgogne. «Revenez sans crainte, lui écrivit Louis XI, je suis accablé de tant d’affaires que j’ai bien besoin d’une bonne tête comme la vôtre.»
Comme le connétable se doutait bien de ce que le roi voulait faire de sa tête, il se gardait de se mettre entre ses mains, mais Charles le Téméraire le fit prendre et le livra. Il fut jeté à la Bastille pendant que le Parlement instruisait diligemment son procès.
Il tombait de haut ce dangereux seigneur, riche, puissant, possesseur de fortes places, villes et châteaux bien pourvus de gens de guerre; il n’avait fallu rien moins pour l’abattre que l’entente de Louis XI, de Charles le Téméraire et d’Edouard d’Angleterre. «Il faut bien dire que cette tromperesse fortune l’avoit regardé de son mauvais visage,» dit Commines. Le connétable, depuis qu’on lui avait mis sous les yeux ses propres lettres, livrées à Louis XI par le duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre, n’espérait plus guère.
Le 19 décembre 1475, rapporte Jean de Troyes, on vint réveiller le prisonnier dans son cachot pour l’amener au Palais. On le fit monter à cheval entre messire de Saint-Pierre chargé de sa garde depuis la Flandre et le chevalier Robert d’Estouteville, prévôt de Paris, et on l’amena sous bonne escorte jusqu’à la cour du May.
Le connétable fut conduit droit à la chambre criminelle du Parlement, où il trouva le chancelier qui, par un discours l’exhortant à la constance, lui enleva sa dernière espérance; puis le président Jehan de Popincourt prit la parole: «Monseigneur, vous savez que par l’ordonnance du roy, vous avez été constitué prisonnier, pour raison de plusieurs cas et crimes à vous mis sus et imposez. Auxquelles charges avez respondu et esté ouy en tout ce que vous avez voulu dire, et sur tout avez baillé vos excusations, et, tout veu à bien grande et mure délibération, je vous dis et déclare, que par arrest d’icelle cour vous avez esté crimineux de crime de lèze-majesté, et comme tel estes condamné par icelle cour à souffrir mort dedans le jour d’huy. C’est à savoir que vous serez décapité devant l’ostel de cette ville de Paris, et toutes vos seigneuries, revenues et aultres héritaiges et biens déclarez acquis et confisquez au Roy nostre sire.»
Sans plus tarder, le connétable fut remis aux mains de quatre docteurs en théologie pour être préparé à la mort; il lui fut chanté une messe, et vers une heure de l’après-midi on le fit remonter à cheval pour s’en aller subir sa peine devant l’Hôtel de ville «contre lequel il y avoit un grand eschaffault dressé et au joignant d’iceluy on venoit par une allée de bois à un aultre petit eschaffault là où il fut exécuté».
—«Trop avoir et trop savoir m’ont mis là où je suis!» dit le connétable en soupirant. Il entra au Bureau de la ville, fit son testament, reçut les consolations de son confesseur, et s’en alla ensuite se mettre en oraisons sur le petit échafaud, tourné vers l’église Notre-Dame, «longue oraison, en douloureux pleurs, et grant contrition» à la vue d’une foule immense. Enfin le connétable ayant dit deux mots au peuple pour se recommander à ses prières se mit à genoux sur un carreau de laine aux armes de la ville et «incontinent petit Jehan, le bourreau, saisit son espée dont il fist voller la teste de dessus les espaules».
Deux ans après, le Parlement eut à instruire le procès d’un autre grand seigneur, comblé de biens par Louis XI et qui maintes fois l’avait trahi aussi, ne rentrant en grâce que pour préparer de nouvelles trahisons. Quand la coupe fut pleine, Louis XI se montra impitoyable, il pesa sur le Parlement, et le duc de Nemours, condamné, sortit de sa cage de fer à la Bastille pour aller subir la décapitation sur l’échafaud des halles. Celui-ci ne fut pas amené au palais. Messire Jehan le Boulengier, premier président au Parlement, accompagné du greffier de la cour criminelle, vint à la Bastille signifier sa condamnation au patient.
On ne vit point sous Louis XI de ces réceptions de souverains et de ces festins à la table de marbre, comme le Palais en compte tant dans ses annales sous les règnes précédents. Louis XI n’est pas un roi de Paris, c’est un roi de Tours où il habite son château de Plessis-lès-Tours le bien gardé, plus souvent que les Tournelles de Paris.
A la Sainte-Chapelle, où il ne manquait pas de venir prier dans ses passages à Paris, il fit, pour être un peu plus chez lui, construire le petit oratoire que l’on voit entre deux contreforts du flanc méridional.