Les trois présidents, avec cinquante ou soixante conseillers suspects, furent ainsi enlevés. A la sortie du Palais, ils prirent par le pont au Change, enfermés entre deux haies de hallebardes par les hommes de Bussy le Clerc. Il était six heures du matin. Bussy mena ses prisonniers, en robes rouges et faisant bonne contenance, à travers des rues aux boutiques fermées, ayant l’aspect des mauvais jours, remplies de peuple en armes, qui invectivait les parlementaires et «les lardait de mille brocards et villenies».
Les prisonniers voulurent s’arrêter à l’Hôtel de Ville, mais Bussy les força à passer outre et les conduisit à la Bastille. Après les avoir écroués, il repartit encore chercher dans leurs maisons les membres du Parlement qu’il n’avait pas trouvés au Palais.
Ce Bussy le Clerc, qui était devenu une puissance, s’entendait à tirer de l’argent de ses prisonniers à la Bastille dont il était gouverneur, et il avait ce goût des perquisitions fructueuses, qu’ont eu bien des personnages de sa sorte dans toutes les révolutions. Il aimait, nous dit l’Estoile en son journal, à fourrager les meilleures maisons de la ville, principalement celles où il savait qu’il y avait des écus, «tous de bonne prise, parce qu’ils étaient royaux».
Le Parlement comptait alors environ cent quatre-vingts membres. Sur ce nombre il y en eut cent vingt-six qui prêtèrent serment à la Ligue et jurèrent de poursuivre la vengeance de la mort des Guises. Le même serment fut exigé des greffiers, avocats, procureurs et notaires au nombre de trois cent vingt-six.
LE PETIT PONT ET LE PETIT CHATELET AU XVe SIÈCLE
Ainsi épuré, le Parlement continua l’exercice de la justice. Le président Barnabé Brisson fut contraint de remplir les fonctions de premier président. Pour se couvrir en cas de triomphe des royaux, il fit dresser par deux notaires une protestation secrète contre tout ce qu’il pourrait faire ou dire contre les intérêts du roi. Et le 30 janvier, de concert avec l’Université, aussi violemment ligueuse que lui, le Parlement prononçait la déchéance d’Henri III et relevait le peuple du royaume du serment de fidélité et obéissance.
Les passions étaient si montées alors, que nombre de ligueurs frénétiques se tiraient du sang pour en signer le serment de poursuivre implacablement la vengeance de la mort des Guises; un conseiller du Parlement nommé Baston demeura estropié de la main qu’il avait saignée pour cela.
Toute l’année 1589 se passa dans les troubles, on poursuivait, on emprisonnait, on pendait les gens soupçonnés d’être du parti royal. Les Seize trouvèrent bientôt le Parlement trop tiède, trop modéré.
Le président Brisson, qui essayait de tenir la balance entre les deux partis et de se prémunir pour le cas où la cause royale reprendrait le dessus, devint bientôt suspect. Une affaire où il refusa de condamner le procureur Brigard, accusé de correspondre avec les troupes royales courant alors les environs de Paris, décida sa perte.