La Grande chambre elle-même put être sauvée ainsi que la galerie aux Merciers, mais pour la Grande salle le désastre était complet, irréparable, les piliers brisés, calcinés, s’écaillaient et s’écroulaient, les statues des rois qui décoraient ce majestueux double vaisseau gisaient dans les décombres, en débris informes rongés par le feu. Enfin la grande table de marbre si fameuse dans les annales du Palais, siège de la juridiction des maréchaux de France, de l’amirauté, de la maîtrise des eaux et forêts, la table des grands festins royaux était détruite, brisée, émiettée parmi les tas de pierres calcinées. Les flammes étaient arrivées jusqu’à la Conciergerie, une tourelle brûlait, une fumée noire sortait du greffe envahissant tout; les prisonniers effrayés, craignant d’être brûlés vifs dans leurs cachots, poussaient des clameurs violentes et tentaient de briser leurs portes; on voulut devant le péril imminent les transférer au Châtelet, quelques-uns profitèrent de l’occasion et, dans le tumulte de ce transfèrement, réussirent à se perdre dans la foule.

Le lendemain fut publié à son de trompe et lu au prône des paroisses, un arrêt du Parlement concernant les liasses de papiers, les sacs de procédure, les registres ou autres pièces sauvés du feu, transportés çà et là ou restés entre les mains des sauveteurs; l’arrêt ordonnait expressément de tout remettre au greffier de la cour et défendait aux épiciers, merciers ou apothicaires d’acheter aucun papier sous peine de punition et amende.

INCENDIE DE LA GRANDE SALLE (6 MARS 1618)

Un quatrain du poète Théophile courut la ville au lendemain de ce malheureux incendie de l’illustre et à jamais regrettable Grande salle:

Certes ce fut un triste jeu
Quand à Paris dame Justice,
Pour avoir mangé trop d’épice,
Se mit le Palais tout en feu.

Les épices c’étaient les cadeaux de confitures, vins fins ou épiceries, offerts aux juges par les plaideurs selon la vieille coutume. Après Charles VII les épices furent converties en bel et bon argent mais le nom resta; ces épices étaient parfois bien considérables dans les causes importantes, et nonobstant la vieille et générale réputation d’intégrité des magistrats du Parlement, on les accusait de peser parfois sur la conscience de certains d’entre eux. Elles pesaient dans tous les cas sur le cœur des plaideurs et donnaient lieu à mille quolibets contre les gens du Palais.

PLANTATION DU MAY DANS LA COUR DU PALAIS (XVIe SIÈCLE)
Imp. Draeger & Lesieur, Paris

Dès que les ruines de la Grande salle eurent été déblayées, l’architecte Jacques de Brosse fut chargé de sa reconstruction. C’était l’architecte du portail de Saint-Gervais, ce placage d’ordres antiques superposés, alors tant admiré et qui influença désastreusement l’architecture des deux derniers siècles. A la même époque de Brosse construisait aussi le Palais du Luxembourg pour Marie de Médicis.