D’ailleurs les affaires se gâtaient et l’édifice royal rebâti par Henri IV allait se lézardant chaque jour sous les coups de sape des grands seigneurs qui se disputaient la régente et la régence, mettaient le trésor à sac, et rallumaient les vieilles guerres civiles éteintes avec tant de peine vingt ans auparavant.
La France, pendant cette régence tiraillée entre les prétentions des grands seigneurs et les intrigues des divers favoris de la régente ou du jeune roi, prenait tout doucement le chemin de retourner à l’anarchie d’où le Béarnais l’avait tirée avec si grande peine. Le duc d’Epernon, le prince de Condé, le maréchal d’Ancre, Luynes s’arrachaient successivement le pouvoir.
A la suite du coup de théâtre de l’assassinat de Concini, la Chambre criminelle du Parlement eut à juger sa veuve Léonora Galigaï, la favorite de Marie de Médicis, cruellement poursuivie par les ennemis de son mari, traitée en criminelle, condamnée comme sorcière, sur des imputations ridicules, à être décapitée puis brûlée en place de Grève.
Une terrible catastrophe allait frapper le Palais. Dans la nuit du 5 au 6 mars 1618 éclata l’incendie qui détruisit la fameuse Grande salle du Palais et faillit entraîner la perte du vieux Palais tout entier.
Le feu prit vers trois heures du matin à la Grande salle, voûtée comme on sait en carène de navire, de magnifiques lambris de chêne peints, dorés et vernis; de l’autre côté de la rivière une sentinelle du Louvre aperçut la flamme et donna l’alarme. En peu d’instants toute cette charpente bien sèche flamba comme un bûcher, les flammes sortirent par toutes les ouvertures; poutres et solives embrasées tombèrent sur les boutiques des marchands et les bancs des procureurs.
Dans tout le Palais, depuis longtemps, ces marchands s’étaient introduits, garnissant les galeries, les passages, les cours de leurs échoppes et boutiques, amenant avec eux la foule empressée. Les clients en quête de tous les colifichets de la mode ou des livres nouveaux, les flâneurs venus aux nouvelles, se mêlaient partout dans ce Palais bruyant et grouillant de vie, aux gens de justice et aux plaideurs.
La catastrophe provint-elle d’une imprudence d’un de ces marchands, ayant laissé du feu dans sa boutique, l’incendie fut-il allumé criminellement, on ne sait. On parla d’une boule de feu, d’un bolide aperçu au-dessus de Paris et tombé sur la Grande salle, mais on se raconta aussi tout bas que l’incendie du Palais était l’œuvre de gens intéressés à faire disparaître les pièces du procès de Ravaillac, les preuves cachées de la complicité de hauts et puissants seigneurs—on accusait d’Epernon et la reine elle-même—preuves qui dormaient depuis huit ans dans le greffe, mais qui pourraient sortir un jour et apporter une terrible lumière sur les trames et complots ayant abouti à l’assassinat du grand Henry.
Cependant les marchands étaient accourus et tentaient de sauver leurs marchandises sous la pluie de feu qui tombait des voûtes. Le prévôt Defunctis organisait les secours avec ses archers, deux mille travailleurs puisaient à la rivière et apportaient l’eau dans des seaux, des chaudrons et tous les récipients possibles. Faibles moyens! L’embrasement devenait général, favorisé par le vent qui soufflait les flammes dans les galeries, les faisait s’engouffrer dans les couloirs avec un grondement de volcan et gagner par l’intérieur ou par les toits la partie du Palais donnant sur la rivière.
Bientôt les greffes furent atteints, tous les registres, tous les sacs de procédure brûlèrent sauf quelques-uns sauvés à grand’peine. Le comble de la Grande chambre flamba, le vent du sud porta des ardoises jusqu’à l’église Saint-Eustache. Quand le comble s’effondra il y eut comme une éruption de brandons et de flammèches qui s’en allèrent mettre le feu au clocheton de la Tour de l’Horloge, mais on put heureusement préserver cette tour en démolissant sa couverture.
Dans une sorte de canal bordé de fumier très épais, l’eau puisée à la Seine était envoyée jusque dans la cour du Palais, transformée bientôt en un lac, ce qui permit d’inonder plus facilement les locaux menacés par les flammes. L’immense brasier de la Grande salle élevait à une telle hauteur les tourbillons flamboyants que les villageois des environs apportant leurs denrées aux Halles, surpris par cette aube inattendue, pensaient que le soleil «s’était levé plus tôt que de coutume».