LA PYRAMIDE DE JEAN CHATEL

Voici quelle fut l’occasion de la querelle: deux soldats du régiment des gardes s’étaient battus en duel sur le territoire de l’abbaye de Saint-Germain. L’un d’eux resta sur le carreau, l’autre arrêté aussitôt fut incarcéré dans la geôle abbatiale, tandis que le bailli de Saint-Germain commençait l’instruction de l’affaire. A cette nouvelle le duc d’Epernon, colonel général de l’infanterie française, courroucé de cette prétention des moines de maintenir leur droit de justice sur leur territoire pour une querelle de soldats, envoya sur l’heure réclamer le prisonnier et le cadavre du garde tué. Le bailli de Saint-Germain refusa de les rendre. Sans balancer, d’Epernon fit marcher deux compagnies du régiment des gardes, qui brisèrent les portes de la prison de l’abbaye et enlevèrent le soldat prisonnier.

LE GRAND PERRON AU XVIIe SIÈCLE. A DROITE LE MAY.

Le Parlement saisi d’une plainte du bailli cita aussitôt à sa barre d’Epernon en personne pour répondre de cet attentat au droit de justice de l’abbaye.

D’Epernon ne déclina pas la citation. Au jour dit, le 19 novembre, il arriva au Palais furieux et arrogant, à la tête de cinq ou six cents de ses gentilshommes bottés et armés, la mine aussi menaçante que le duc lui-même. Ce fut un envahissement du Palais, on crut un instant que d’Epernon allait tout y massacrer.

Le Parlement devant l’attitude des survenants leva la séance en protestant contre cette nouvelle violence. Comme les juges un peu effarés quittaient en hâte le Palais, les compagnons du duc de plus en plus arrogants ajoutèrent l’insulte à la violence; ils obligèrent les magistrats à défiler au milieu de leurs groupes serrés, et s’amusèrent, avec des sarcasmes et des menaces, à les presser et bousculer, déchirant les robes avec leurs éperons et faisant choir quelques-uns de ces vieux parlementaires les uns par-dessus les autres.

Cette insulte faite à la justice en son prétoire eut un retentissement énorme et le Parlement refusa de reprendre ses séances avant d’avoir obtenu une réparation éclatante.

La régente se trouvait fort embarrassée entre le Parlement dont elle avait besoin et le duc qu’elle était obligée de ménager, aussi chercha-t-elle un moyen d’arranger l’affaire. Une lettre royale ordonna au Parlement de surseoir à l’information contre le duc d’Epernon, et à d’Epernon de présenter ses excuses au Parlement pour le malentendu regrettable.

Huit jours après son algarade, le duc d’Epernon retourna donc au Palais aussi bien accompagné que la première fois. Il prononça son amende honorable avec une ironie de Gascon presque insolente encore. «Messieurs, dit-il pour tout discours, je vous prie d’excuser un pauvre capitaine d’infanterie qui s’est plus appliqué à bien faire qu’à bien dire!» Et sur ce le Parlement dut se déclarer satisfait.