Le populaire enflammé l’attendait aux premières barricades; comme à l’attitude des magistrats on voyait qu’ils n’apportaient point ce qu’ils étaient allés chercher, les acclamations se changèrent d’abord en sourds murmures. Le mécontentement comme une traînée de poudre courait en avant des parlementaires, leur passage à la deuxième barricade fut plus difficile, ils durent, pour apaiser les criailleries qui s’élevaient, parler vaguement de promesses de satisfaction données par la reine. A la troisième barricade, à la croix du Trahoir, les gens se fâchèrent tout à fait et, par un revirement soudain, s’en prirent au Parlement de sa propre déconvenue.

On barra le passage, deux cents furieux, la pertuisane ou l’escopette au poing se jetèrent sur les conseillers; un rôtisseur prit le premier président Mathieu Molé au collet et lui appuyant sa hallebarde sur le ventre, il lui cria: «Tourne, traître! et si tu ne veux être massacré toi-même, ramène-nous Broussel ou le Mazarin et le chancelier en otages!» Injuriés, menacés, poussés sur les pavés, les parlementaires étaient pris de panique; des présidents, une vingtaine de conseillers cherchèrent à se perdre dans la foule, seul le président Molé fit tête à l’orage et osa parler d’une voix ferme à ceux qui le menaçaient: «Quand vous m’aurez tué, dit-il, il ne me faudra que six pieds de terre!»

LA PASSERELLE REMPLAÇANT LE PONT AU CHANGE INCENDIÉ

Cette intrépidité en imposa aux émeutiers, les armes se baissèrent, mais force fut pourtant au Parlement de rebrousser chemin et de retourner au Palais-Royal, accompagné d’un vacarme de menaces et de vociférations qui dut parvenir jusqu’aux oreilles de la reine. Cette fois la cour céda. La reine demeurait inflexible quoique le président lui parlât aussi hardiment que tout à l’heure aux séditieux de la croix du Trahoir, mais les instances de Mazarin jointes aux conseils de la reine d’Angleterre, chassée récemment par une révolution semblable à celle qui menaçait le trône d’Anne d’Autriche, obtinrent enfin de celle-ci son acquiescement aux volontés des Parisiens si violemment exprimées.

Cette fois le Parlement put franchir les barricades en montrant la lettre de cachet ordonnant la libération de Broussel et de Blancmesnil. Toute la journée et toute la nuit la ville resta en armes, le peuple veillant aux barricades en attendant le retour de Broussel qu’on se hâtait d’aller tirer du château de Saint-Germain.

LE NOUVEAU PONT AU CHANGE

Le lendemain matin, le Parlement siégeant à la Grande Chambre entendit tout à coup s’élever, puis grossir en se rapprochant, une tempête d’acclamations: c’était l’idole populaire qu’on ramenait, avec Blancmesnil l’autre conseiller, sous l’escorte des bandes émeutières, au bruit de tous les tambours de Paris.

Le Parlement reçut les prisonniers en grande cérémonie, les félicita sur leur heureuse délivrance, puis rendit un arrêt ordonnant aux Parisiens de démolir leurs barricades, de lever les chaînes et de rentrer leurs armes; des officiers s’en furent par tous les quartiers publier à son de trompe cet arrêt de désarmement qui fut immédiatement obéi. Sauf à la porte Saint-Antoine où l’on eut une alerte sur le bruit que des troupes arrivaient pour mettre la ville à la raison, les barricades disparurent vite et les boutiques se rouvrirent.