A la pointe du jour Paris, dans le plus grand calme, semblait sortir du plus innocent sommeil. Des compagnies de Suisses se montrèrent du côté de la porte de Nesle, en marche vers les points à occuper; en même temps, suivant les instructions de la reine, le chancelier Pierre Seguier partit en carrosse avec une escorte de gens de justice et de hoquetons pour aller signifier au Palais la fermeture du Parlement.
Le chancelier ne passait point pour un brave et tremblait assez, dit-on, de se risquer ainsi dans les rues de Paris. Outre son frère l’évêque de Meaux qui le voulut suivre, sa fille la duchesse de Sully, «belle, jeune et courageuse,» s’était jetée dans son carrosse malgré lui pour l’accompagner dans sa dangereuse mission.
Le coadjuteur donna le signal. Subitement, ce Paris si endormi fut sur pied; les tambours des quartiers firent rage, les gens sautèrent sur hallebardes et mousquets, les rues se remplirent, et en un moment l’émeute fut dans son plein, mieux qu’au plus fort des bagarres de la veille.
«Ce fut comme un incendie subit et violent qui prit du Pont-Neuf à toute la ville, raconte le coadjuteur dans ses Mémoires. Tout le monde sans exception prit les armes. Il y eut dans Paris en moins de deux heures plus de cent barricades bordées de drapeaux et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières. Comme je fus obligé de sortir un moment pour apaiser un tumulte qui était arrivé par le malentendu de deux officiers du quartier dans la rue Neuve-Notre-Dame, je vis, entre autres, une lance traînée plutôt que portée par un petit garçon de huit ans, qui était assurément de l’ancienne guerre des Anglais. Mais j’y vis encore quelque chose de curieux, M. de Brissac me fit remarquer un hausse-col sur lequel était gravée la figure du jacobin qui tua Henri III, il était de vermeil doré avec cette inscription: Saint Jacques Clément. Je fis une réprimande à l’officier qui le portait et je fis rompre le hausse-col publiquement à coups de marteau sur l’enclume d’un maréchal. Tout le monde cria: «Vive le Roy,» mais l’écho répondit: «Point de Mazarin.» Et Gondi ajoute avec plaisir qu’on ajoutait à ce cri: «Vive le coadjuteur.» Il ne fut pas fâché de le faire savoir à la reine qui l’avait bafoué la veille.
Au même instant, les bourgeois, avec des gens de guerre, chargeaient les Suisses vers la porte de Nesle, et le chancelier qui était parti avec assez de tranquillité était attaqué sur le Pont-Neuf, poursuivi sur le quai des Augustins et manquait d’être assommé par la populace. Il put se jeter dans l’hôtel de Luynes que les émeutières mirent aussitôt à sac; le chancelier qui déjà se confessait à son frère l’évêque de Meaux, ne s’en tira que grâce à ce pillage. Au moment où la populace allait mettre le feu à l’hôtel, le maréchal de la Meilleraye arrivait avec quelques compagnies de gardes françaises et le dégageait après quelques angoisses. On remit le chancelier dans un carrosse avec sa fille la duchesse de Sully et son frère l’évêque, on réunit ceux que l’on put retrouver des gens de justice disparus et tout le convoi, carrosse avec des hommes le pistolet au poing à la portière, magistrats et troupes, se mit en retraite par le Pont-Neuf à travers l’émeute déchaînée.
Au Pont-Neuf, le péril augmenta. Plus moyen de passer. Dans la bagarre le maréchal, d’un coup de pistolet malheureux, tua une bonne femme des Halles prise dans la foule, la hotte sur le dos, et à son exemple les soldats tirèrent quelques mousquetades. Ces décharges ouvrirent le passage, mais aussitôt des coups de fusil nombreux ripostèrent des maisons de la place Dauphine et de tous côtés; le carrosse galopant sous le feu fut percé en cinq ou six endroits, il y eut des morts, le lieutenant du grand prévôt de l’hôtel fut tué raide dans ce carrosse à côté du chancelier, dont la fille fut blessée légèrement d’une balle au bras.
La populace se jeta sur les boutiques des ferrailleurs du quai de la Mégisserie pour trouver des armes, les barricades s’élevèrent, toutes les chaînes des rues furent tendues, renforcées par un double rang de barriques pleines de terre, de pierres et de fumier. Au Pont-Neuf une grande barricade derrière laquelle fourmillait un peuple hérissé de toutes les armes possibles était, suivant les mazarinades qui chargent peut-être la note comique, commandée par un charlatan arracheur de dents de la place Dauphine nommé Carmeline.
Le Parlement s’assemblait; suivant ses habitudes matinales, il était déjà au Palais avant le premier tumulte. Pendant qu’une multitude immense défilait incessamment du Palais au Pont-Neuf et du Pont-Neuf au Palais-Royal en criant: «Broussel! Broussel!» il rendit un arrêt décrétant Comminges de prise de corps, défendant à tous gens de guerre sous peine de la vie de prendre des commissions pareilles, et ordonnant qu’on irait en corps au Palais-Royal réclamer les prisonniers.
Sur l’heure même le Parlement descendit dans la rue. Ils étaient cent soixante-dix conseillers en robe, se frayant passage à travers la foule tumultueuse, franchissant les chaînes des barricades au milieu d’applaudissements et d’acclamations frénétiques. Au Palais-Royal, place de guerre de la cour, le Parlement fut assez mal reçu par la reine, et le premier président Molé, qui exposa la situation de Paris «armé et enragé» et formula ses réclamations, ne tira de la reine que des paroles de colère: «Je sais bien qu’il y a du bruit dans la ville, mais vous m’en répondrez, messieurs du Parlement, vous, vos femmes et vos enfants!»
Le Parlement, après quelques essais de négociations avec Mazarin et une nouvelle tentative auprès de la reine, dut s’en retourner sans avoir rien obtenu.