LE PORT SAINT-LANDRY ET LA TOUR DAGOBERT

Le carrosse, à peine en route au milieu des vociférations des gens courant derrière lui, faillit culbuter au milieu de la rue des Marmousets; des clercs d’une étude de notaire l’attendaient au passage et soudain jetaient dans les jambes des chevaux les bancs de bois de l’étude.

Le cocher, à force d’adresse, put franchir l’obstacle, et les chevaux des gardes firent de même. Toujours suivi par une troupe hurlante où commençaient à se voir des hallebardes et de vieilles colichemardes de la Ligue, le carrosse arrive par la rue de la Juiverie et le Marché-Neuf au quai des Orfèvres. Là une roue s’en va ou un essieu se casse, le carrosse verse; Comminges en tire Broussel, en même temps que ses gardes arrêtent un autre carrosse qui passait, et en font descendre une dame. Une foule inquiète et hostile entourait la petite troupe, elle ne savait pas au juste de quoi il s’agissait, mais la populace armée arrivait. Comminges pousse encore Broussel dans le carrosse de la dame, s’installe l’épée à la main à côté de lui, et le cocher fouette les chevaux. Il peut encore fendre la foule et prendre le galop sous la grêle des pierres et des injures; le Pont-Neuf est traversé, puis en peu de minutes la porte de la Conférence franchie.

Le coup avait réussi. Comminges, hors d’affaire, galopait sur la route de Saint-Germain avec son prisonnier, mais derrière lui l’émotion populaire se changeait en sédition et tout Paris courait aux armes. Les soldats qui rentraient de Notre-Dame, et dont la présence au Pont-Neuf avait probablement sauvé Comminges, se trouvèrent en un clin d’œil entourés par l’émeute et le maréchal de la Meilleraye eut grand’peine à les en tirer. Il courut les plus grands dangers sur le Pont-Neuf et à l’Arbre-Sec, et sans l’aide du coadjuteur qui s’était lancé dans la bagarre au premier bruit de l’événement, il y fût probablement resté.

Toute la journée se passa en bagarres dans la rue, en négociations avec la cour. Le cri des Parisiens: «Vive le roi, liberté à Broussel!» retentit jusqu’au soir sous les fenêtres du Palais, puis tout s’éteignit, les Parisiens rentrèrent souper en leurs logis.

MAISON RUE NEUVE-NOTRE-DAME, DÉMOLIE VERS 1840

Anne d’Autriche, qui avait dit avec fureur en entendant le bruit de l’émeute: «Rendre Broussel! Je l’étranglerais plutôt avec ces deux mains!» et qui s’était résignée ensuite à entendre les propositions du coadjuteur, reprit toute son assurance au retour du calme. La cour crut tout fini et le grand feu apaisé. Se figurant avoir gagné la première manche, elle voulut poursuivre l’exécution de son plan. Le lendemain, à la première heure, des troupes devaient marcher, occuper différents points entre le Palais-Royal, la porte de Nesle, le Pont-Neuf et le Palais; puis le Parlement serait mis en interdit et exilé à Montargis, on mettrait la main sur un certain nombre de meneurs et sur le coadjuteur lui-même que la reine avait pris en abomination pour son rôle dans l’affaire.

Mais de leur côté les frondeurs ne s’endormaient pas. Averti du plan de la cour par des amis, le coadjuteur avait fait appeler Myron, maître des comptes et colonel du quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois; tous deux devant l’imminence du péril se mirent résolument en mouvement pour réveiller l’ardeur des Parisiens.