Toutes les manœuvres de Mazarin se brisaient devant la fermeté du Parlement; le premier président Molé, l’avocat général Omer Talon osaient parler très net, et réclamaient hautement pour le Parlement un droit de contrôle sur toutes les affaires de l’Etat et sur les décisions royales. Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris Pierre de Gondi, son oncle, s’était posé en adversaire résolu de Mazarin et de la cour. Esprit remuant, audacieux, fait pour l’intrigue et les conspirations, prélat galant et bretteur qui se battait en duel comme un mousquetaire, il s’efforçait d’entretenir la fermentation populaire où il frétillait d’aise.
On mena le petit roi au Palais tenir un lit de justice, afin d’en imposer à ces magistrats lancés dans l’opposition, et de restaurer, s’il était possible encore, l’autorité royale atteinte; mais les beaux discours du chancelier et les injonctions n’y firent rien, le Parlement persévéra dans son attitude. C’était une puissance nouvelle qui s’élevait en face de la puissance royale, et qui semblait d’autant plus menaçante que l’on voyait, précisément au même moment, la lutte du Parlement d’Angleterre contre le roi Charles Ier, aboutir à une complète révolution préparant le procès et le supplice du roi.
Le parti de la cour, attendant impatiemment l’occasion de tenter un coup de force, la crut trouver dans la victoire remportée à Lens par le duc d’Enghien, prince de Condé; il se sentit assez fortifié par ce triomphe des armées royales pour briser violemment l’opposition du Parlement en faisant enlever trois des principaux meneurs de la résistance aux volontés du pouvoir, et en procédant à ces arrestations avec éclat, au grand jour.
Le 26 août 1648, pour le grand Te Deum d’actions de grâces à Notre-Dame, tout Paris était sur pied, les rues depuis le Palais-Royal, ex-Palais Cardinal, jusqu’à Notre-Dame étaient bordées de soldats du régiment des gardes, entre lesquels défilèrent la reine et la cour et soixante-treize drapeaux pris à l’ennemi, portés à la cathédrale par les Suisses.
«Le Parlement va être bien fâché!» avait dit le jeune roi quand la nouvelle de la victoire de Lens était arrivée à la cour. La reine et Mazarin se préparaient à donner l’humiliation du Parlement pour conclusion à ce défilé triomphal au milieu des acclamations. Leurs mesures étaient prises. Le Te Deum achevé, la cour reprit le chemin du Palais-Royal; la reine avant de s’éloigner fit un signe à M. de Comminges, lieutenant de ses gardes et lui dit deux mots: «Allez, et que Dieu vous assiste!»
Comminges resta dans l’église avec une partie de ses hommes et quand les flots des assistants se furent un peu dissipés, il sortit à son tour avec sa troupe au milieu de l’inquiétude éveillée par sa manœuvre insolite.
Il n’avait pas à aller bien loin. A gauche du parvis Notre-Dame, dans la rue Saint-Landry, demeurait le conseiller Pierre Broussel, devenu par son attitude au Parlement une idole populaire. C’était un vieux magistrat de soixante-dix-huit ans, de très mince fortune, très digne et très austère, que l’on voyait tous les jours, quelque temps qu’il fît, s’acheminer à pied vers le Palais pour s’y mettre au travail.
Comminges avait envoyé quelques-uns de ses hommes arrêter le président Charton, lequel averti à temps put s’échapper, et le conseiller Blancmesnil qui fut pris sans difficulté. Il s’était réservé l’enlèvement de Broussel comme la partie la plus délicate et la plus difficile de l’opération, en raison de l’extrême popularité venue au vieux conseiller que le peuple appelait son «père». L’opération pour réussir devait être menée énergiquement et rapidement; il ne fallait pas laisser à Broussel la velléité d’appeler le populaire du voisinage à son secours et à ses voisins le temps de s’attrouper. En quelques minutes Comminges arriva rue Saint-Landry, le conseiller était au logis, à table, Comminges brusqua l’entrée et, sans laisser même le temps au pauvre homme de prendre son manteau, l’enleva de table en pantoufles.
—Mes enfants, dit le conseiller à sa famille atterrée, recevez ma bénédiction, je n’espère plus vous revoir jamais, je ne vous laisse point de biens mais un peu d’honneur, ayez soin de le conserver!
Cependant les fils de Broussel essayaient de parlementer avec l’officier, une vieille servante ouvrait la fenêtre et criait au secours, déjà des rumeurs montaient de la rue où les gardes s’efforçaient de maintenir les gens accourus au bruit. Comminges, sans rien entendre, entraînait son prisonnier et au milieu des murmures, des cris et des menaces, dans le tumulte grossissant, il le poussa dans un carrosse qu’il avait amené et fit signe à ses gens de fendre la foule en hâte. Le carrosse eut beaucoup de peine à démarrer, on tentait déjà de couper les rênes, on se colletait avec les gardes, on courait chercher des armes et sonner le tocsin de Saint-Landry. Du port Saint-Landry tout proche les gens criaient aux bateliers du port de la Grève en face d’accourir bien vite: «On arrête Broussel!» Et ces mariniers à ce cri se jetaient dans leurs barques, armés de crocs et de tout ce qui leur était tombé sous la main.