En août, la lutte était devenue si vive entre les deux Frondes qu’elle fut bien près d’amener une bataille rangée dans le Palais même, champ clos des partisans de l’une et de l’autre, où le Parlement, qui rendait arrêt sur arrêt contre Mazarin et ordonnait la vente de ses meubles, avait en outre à s’occuper des réclamations des princes et des accusations portées contre eux, et de toutes les intrigues au milieu desquelles on se débattait, sans plus voir où l’on allait, ni savoir ce que l’on voulait.

Les chefs des deux Frondes, Gondi et Condé, arrivaient au Palais à la tête d’escortes de plus en plus nombreuses. A la grande séance du 21 août, Condé devait prononcer un discours pour se disculper de l’accusation de lèse-majesté portée par la reine et d’entente avec l’Espagne; le prince se présenta conduisant une véritable armée de gentilshommes, de pages et de laquais armés.

Dès la veille, Gondi s’était prémuni et, comme un général préparant son champ de bataille, avait assigné des postes à ses partisans. Il en mit partout, remplit les salles de grosses troupes, plaça du monde dans tous les locaux du Parlement, dans les passages, dans les escaliers. Les uns devaient, si la lutte s’engageait, combattre de front les partisans de Condé, les autres les prendre en flanc ou par derrière. La reine, de qui Gondi, par un nouveau revirement, était devenu le champion, avait, sur sa demande, renforcé sa troupe de soldats de sa garde et de chevau-légers. Il existait au Palais des buvettes où les magistrats pouvaient trouver des rafraîchissements et même des repas à l’occasion; les armoires de ces buvettes furent, dit-on, remplies ce jour-là de grenades au lieu de victuailles. Comme dans une place de guerre, les gens de Gondi avaient un mot d’ordre: Notre-Dame, pour se reconnaître.

Quant aux magistrats du Parlement, tous, dans la presque certitude d’une lutte, portaient épées et poignards sous leur robe.

Le prince de Condé, à la tête de ses partisans, arriva quand tous les postes de Gondi étaient disposés. Sa troupe était moins nombreuse, mais se composait surtout d’officiers et de gentilshommes aguerris auxquels il avait donné Saint-Louis pour mot de ralliement.

Ayant pris sa place à la Grande Chambre, Condé déclara qu’il ne pouvait assez s’étonner de voir le Palais en cet état, ressemblant plutôt à un camp qu’au temple de la justice, avec des postes et des mots de ralliement; il ajouta qu’il ne concevait pas qu’il y eût dans le royaume des gens assez insolents pour lui disputer le pavé.

Le coadjuteur après une grande révérence lui répondit sur le même ton: «Sans doute je ne crois pas qu’il y ait personne assez audacieux pour disputer le haut du pavé à Votre Altesse, mais il y a des gens qui ne peuvent et ne doivent, par leur dignité, quitter le pavé qu’au roi!

—Je vous le ferai quitter! s’écria Condé.

—Il ne sera pas aisé, répondit le coadjuteur.»

Ainsi commencée, l’affaire menaçait de se gâter tout de suite, la moindre étincelle pouvait mettre le feu à la mine.