«Fut-il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voyons et endurons? dit la Satire Menippée, composée en secret pendant cette dure période par quelques braves Parisiens qui préparent la révolte du bon sens, où est l’honneur de notre Université?
«Où sont nos collèges? où sont les escholiers? où sont les religieux étudiants aux couvents? Ils ont pris les armes et les voilà tous soldats desbauchés... Où est la majesté et gravité du Parlement?
«Avons-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu notre vaisselle, engagé jusqu’à nos habits pour vivoter bien chétivement. Où sont nos salles et nos chambres tant bien garnies, tant diaprées et tapissées. Nos banquets sont d’un morceau de vache pour tout mets. Bienheureux qui n’a pas mangé chair de cheval et de chien, et bienheureux qui a eu toujours du pain d’avoine et s’est pu passer de bouillie de son vendue au coin des rues, au lieu où l’on vendait jadis les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton, et n’a pas tenu à M. le légat et à l’ambassadeur d’Espagne que n’ayons mangé les os de nos pères!...»
Et quand tout fut terminé après tant d’années d’agitations sanglantes, quand le roi Henri ayant en quatre années de chevauchées conquis son royaume, ayant prononcé son abjuration à Saint-Denis et reçu la sainte-ampoule à Reims, eut définitivement vaincu la Ligue, quand ses troupes entrèrent dans Paris ruiné, affamé, dépeuplé, livré à bon prix par ce même Brissac de la place Maubert, ce fut encore au quartier des Écoles que se montrèrent quelques dernières velléités de résistance.
Le Béarnais tant de fois maudit s’en allait à Notre-Dame, au milieu des acclamations, les trompettes sonnant l’allégresse, les grosses cloches mises joyeusement en branle, pendant que par la ville des magistrats avec hérauts et trompettes couraient de carrefour en carrefour, proclamer une amnistie générale. Au bruit, le quartier de l’Université s’émut, quelques enragés ligueurs prirent leurs mousquets et même firent mine de commencer une barricade devant Saint-Yves; Hamilton, le curé de Saint-Cosme, sortit la pertuisane au poing, le capitaine Crucé réunit une douzaine de ses vieux compagnons, et courut pour se saisir de la porte Saint-Jacques, mais ils virent bientôt que tout était fini, que le sentiment général de Paris, fatigué et désabusé, était contre eux et qu’ils allaient être écrasés au premier choc. La proclamation de l’amnistie les rassurant sur leur sort, ils jetèrent les armes et rentrèrent chez eux. La Ligue avait vécu.
Le XVIIᵉ siècle commençant trouva la plupart des collèges mal remis encore des suites de la longue guerre civile. La Sorbonne confuse avait fait sa soumission au roi; elle était en lutte alors avec les jésuites dont les établissements prospéraient, et qui accaparaient les faveurs de l’aristocratie. Quelques-uns des collèges, tombés en décadence et couverts de dettes, n’avaient plus que quelques boursiers, six ou huit et même moins. Plusieurs, par mauvaise administration, ne pouvaient même plus subvenir à l’entretien de ces quelques boursiers, ni réparer les bâtiments non entretenus depuis longtemps et tombant en ruines.
Il advint plus d’une fois que le Parlement dut supprimer momentanément les bourses pour laisser certains collèges obérés rétablir leurs finances. Des désordres et des abus de toute sorte aggravaient encore cette décadence. Des parties de collèges étaient louées à de la populace aux mœurs peu recommandables et d’un contact dangereux pour les étudiants. Certains régents ayant gardé le goût des armes, étaient devenus de véritables bretteurs, et l’on revit, jusque sous Louis XIII, des étudiants tirelaines s’en aller le soir attendre en quelques mauvais carrefours, le passant attardé pour le détrousser et tirer de sa poche de quoi payer le vivre et la débauche.
Délaissant l’étude dont il n’était pas toujours besoin pour obtenir grades et diplômes, que délivraient volontiers des docteurs aux oreilles de qui quelques bons écus sonnaient mieux qu’un peu de science, messieurs les écoliers, bottés et éperonnés, traînant l’épée comme des soldats, s’en allaient mêlés aux pages et aux laquais par la ville, cherchant et faisant naître au besoin les occasions de désordre, profitant de toutes les cohues pour commettre mille insolences et se permettre mille avanies, s’attaquant aussi bien aux femmes et filles des bourgeois qu’à leurs bourses.
La recrudescence de vogue de la foire Saint-Germain sous Henri IV leur fournissait ces occasions d’un désordre agréable ou profitable. Toute l’aristocratie, les seigneurs de la cour et le roi lui-même, accouraient aux divertissements, amenant une suite nombreuse de pages et de laquais dans la cohue bruyante. Les soirées de la foire de 1605 furent particulièrement troublées. L’Estoile, dans son journal, rapportant les excès commis aux tripots de la foire et dans les rues d’alentour dit que laquais, écoliers, soldats se livraient de véritables petites batailles rangées, si bien qu’un jour, des laquais ayant coupé les deux oreilles à un écolier et les lui ayant mises dans sa poche, les écoliers furieux se rassemblèrent pour le venger, et tombant en troupes armées sur les laquais qu’ils rencontraient, en tuèrent ou blessèrent un grand nombre. Quels délicieux chanoines, quels âpres procureurs, quels étranges médecins devaient faire de pareils étudiants après de telles études!
Voyons un peu les maîtres de ces escholiers, élite intellectuelle et parfois tourbe désordonnée, jeunesse ardente qui bruit dans les vieilles rues de la Montagne savante. Parmi ces maîtres, il y a dans le cours des siècles des figures de toutes sortes, d’illustres philosophes, des gloires de l’école dont le nom rayonne à travers les siècles et d’humbles pédagogues enseignant le rudiment aux enfants, des lettrés de toute envergure, d’austères docteurs et de simples marchands de soupe, comme on dit maintenant.