En 1795 on plaça ici l’École centrale, que vint remplacer peu après l’École des Beaux-Arts, l’édifice s’acheminant peu à peu vers sa définitive destination. Napoléon enfin, en 1806, l’attribua à l’Institut de France. Ainsi Mazarin donnait l’hospitalité à Richelieu et l’Académie Française depuis tant d’années vagabonde et jusqu’ici se réunissant en des locaux peu en rapport avec sa dignité, trouvait enfin un domicile.

Tout a bien changé aujourd’hui dans l’antique ville de l’Université, les transformations du XVIIIᵉ siècle, le grand ouragan de la Révolution et enfin les démolitions de notre époque ont tout bouleversé. Les écoliers de toute nation écoutant les maîtres en la rue du Fouarre, assis sur des bottes de paille, nous semblent aussi loin que les Mèdes et les Perses.

LA SORBONNE

Et cependant il est encore sur la Montagne de science, dans les vieilles rues laissées à l’écart dédaigneusement par les grandes voies modernes, beaucoup de ces noires maisons, aux façades plus ou moins modifiées, se cachant un peu honteuses parmi les bâtisses neuves, il est de vieilles pierres qui ont vu les maîtres d’autrefois, les longues robes noires des docteurs, les bonnets des sorbonnagres, les surcots râpés, les souquenilles rapiécées des boursiers, et qui peuvent se rappeler les tumultes des écoliers courant assiéger l’abbaye de Saint-Germain des Prés, les moines et les écoliers, salade en tête, arquebuse à la main, descendant aux barricades du XVIᵉ siècle ou aux émeutes de la Fronde, comme plus tard des étudiants et des polytechniciens sont allés aux barricades de 1830 et de 1848.

Avant de loger les étudiants de Gavarni et de Murger, apprentis médecins ou notaires, professeurs, avocats et pharmaciens, ces vieilles maisons tant de fois rafistolées ont abrité d’innombrables générations d’écoliers, dont les habits et les idées, les goûts et les enthousiasmes, et les mœurs aussi, varièrent beaucoup plus qu’elles. Néanmoins, les coins ayant gardé un peu la physionomie du Quartier Latin deviennent très rares; il subsiste à peine, respecté par le boulevard Saint-Michel, un petit morceau de la rue de la Harpe qui montait à la porte Saint-Michel, un peu de la rue Saint-Jacques et des débris de rues çà et là.

Sont restés plus intacts les entours de Saint-Séverin et de Saint-Julien le Pauvre, la rue de la Huchette, la rue de la Parcheminerie qui tire son nom du dépôt des parchemins que l’Université allait acheter au Landit, la rue Hautefeuille aux belles tourelles, la rue Serpente, quelques ruelles du quartier Saint-André-des-Arts.

D’autres ruelles noires et sinistres se retrouvent encore, rues de populace, autour des anciennes écoles de Médecine, débouchant sur la place Maubert transformée, qui voit en ce moment de grandes maisons de rapport confortables et bourgeoises remplacer les antiques bâtisses des XVᵉ et XVIᵉ siècles tombées en misère.

Après la grande expropriation révolutionnaire de tous les édifices religieux ou scolaires du quartier, la désaffectation des églises, couvents, chapelles, collèges, et la démolition qui fut ensuite le sort de la plupart de ces édifices, vinrent, pour donner le dernier coup à ce qui avait pu échapper, les grands travaux d’édilité de notre époque. Le boulevard Saint-Michel traversa inflexiblement tout un quartier de vieilles rues serrées; par bonheur le palais des Thermes et l’hôtel de Cluny ne se trouvèrent point sur son passage, car il les eût sans pitié renversés. La rue des Écoles et le boulevard Saint-Germain ensuite firent non moins rigoureusement leur trouée à travers tout ce qui se trouva sur le tracé arrêté, bicoques quelconques ou édifices intéressants. Pendant qu’on y était on opéra même des trouées à droite et à gauche de la voie, achevant sans nécessité des édifices entamés comme les sauvages égorgent des blessés sur un champ de bataille. Ainsi disparurent la tour de la Commanderie de Saint-Jean de Latran et l’église Saint-Benoît, de même que la rue Soufflot fit disparaître les derniers débris du couvent des Jacobins et les ruines de l’antique Parloir aux Bourgeois, annexe de leur réfectoire.

Quelles traces retrouverait-on aujourd’hui des vieux collèges? Bien peu de choses, tant de restes vénérables, de débris artistiques doublement précieux, qui avaient survécu aux coups violents de la Révolution ont été perdus par négligence, abandonnés à la spéculation, au vandalisme privé, ou bien ont été abattus par le vandalisme officiel, par le pic et la pioche des démolisseurs administratifs. Les sectateurs de l’inflexible ligne droite, gens sans pitié ni merci, les sacrifiaient pour des rues qui auraient certes gagné à s’infléchir un peu, pour des boulevards d’une aride monotonie, qui n’ont pas consenti à s’orner de monuments précieux par leurs souvenirs ou par leurs mérites artistiques.