circonscrit d’un côté par le séjour de Nesle et sur les autres faces par la Seine, par le fossé de l’abbaye, maintenant rue Jacob, et par la Noue ou petite Seine, le canal fournissant l’eau des fossés abbatiaux, et représenté maintenant par la rue Bonaparte. Le grand pré aux Clercs, de l’autre côté de la petite Seine, étendait au loin ses vallonnements herbeux, verdoyants ici, pilés là-bas, coupés d’oseraies et de saulaies sur les berges, déboulant en pente jusqu’aux roseaux. Ce n’était pas une promenade régulière, bien peignée comme nous les arrangeons maintenant, c’était la nature libre et fleurie à son gré, des champs d’herbe drue pour les jeux, des sentiers serpentant capricieusement dans le vert ou se perdant aux endroits battus par la foule. Des lignes de peupliers fournissaient l’ombrage, et abritaient çà et là des cabarets de campagne; sur la rive passaient les gros chevaux de halage pour la nombreuse batellerie qui égayait la Seine.
LES ÉCOLIERS PÊCHANT LE POISSON DE L’ABBAYE DE SAINT-GERMAIN
Le petit pré aux Clercs, outre les bagarres entre écoliers et moines, vit aussi se dérouler quelques scènes de l’histoire parisienne. Le champ clos de l’Abbaye, la lice des combats judiciaires, entamait un peu ce pré; le 30 mai 1357, pendant les troubles de la commune de Paris, après la prise du roi Jean à Poitiers, le roi de Navarre, allié d’Étienne Marcel, s’en vint sur un échafaud ou tribune, préparé sur les murs de l’abbaye pour le roi de France quand il venait assister aux duels judiciaires, parler aux Parisiens rassemblés dans le petit pré au nombre de plus de dix mille. «Moult longuement sermonna et tant que l’on avait dîné par Paris quand il cessa,» disent les grandes Chroniques de Saint-Denis. Charles le Mauvais, roi de Navarre, essayait de tourner les Parisiens à son parti, comme Marcel et les meneurs n’y étaient déjà que trop portés.—«Contre le roi ni contre le duc (le Dauphin Charles, duc de Normandie) il ne dit rien apertemment, toutefois dit-il assez de choses déshonnêtes et vilaines par paroles couvertes.»
Comme dans tous les temps de révolution, on «haranguait» beaucoup en ce temps et sans parler de tous les discoureurs aux séances des états, aux assemblées de l’Université, on vit le duc de Normandie, pour essayer de ramener les Parisiens au parti royal, s’en aller en janvier 1358, avec sept ou huit hommes seulement, haranguer à cheval le peuple convoqué aux Halles. Pour contre-balancer l’effet de cette harangue sur le populaire presque retourné, le prévôt des marchands organisa une autre réunion—réunion publique contradictoire, comme on dirait maintenant—à Saint-Jacques de l’Hôpital et fit parler dans cette séance tumultueuse l’échevin Toussac, lequel parla si bien que les gens du parti opposé durent se taire ou se retirer. Et peu après, en février, Étienne Marcel ayant fait massacrer sous les yeux du Dauphin les maréchaux de Champagne et de Normandie, monta à son tour haranguer d’une fenêtre de la maison aux piliers, le peuple couvrant la grève, «moult grand nombre de gens armés» qui l’approuvèrent et l’acclamèrent.
Le grand pré aux Clercs, théâtre des ébats de la gent universitaire, fut jusque sous Louis XIV la promenade favorite des Parisiens, quelque chose comme le Bas-Meudon du moyen âge, un Bas-Meudon que l’on avait à sa porte, à proximité de tous les quartiers centraux, de cette population que l’agrandissement démesuré de Paris force aujourd’hui, pour apercevoir un peu de verte campagne, à entreprendre un véritable voyage.
Au temps de la Réforme, le Pré aux Clercs joua son rôle dans les troubles. Tout Paris s’en allait aux belles soirées d’été respirer l’air frais dans ces prairies gracieusement baignées par la Seine, dans le paysage si magnifiquement encadré, vers le couchant, où tourne la rivière, par de jolies collines verdoyantes, et de l’autre côté par le hérissement superbe de la grande ville silhouettant ses tours innombrables et ses clochers, le vieux Louvre, l’île du Palais, la montagne Sainte-Geneviève, les abbayes, et couvrant la Seine de ponts étranges chargés de maisons.
Quelque soir des calvinistes et des écoliers à la promenade commencèrent à chanter les psaumes de David mis en vers français par Clément Marot; on écouta d’abord leurs chants avec curiosité, puis les écouteurs entraînés se mirent à chanter aussi; le fait se reproduisit et l’on vit bientôt chaque soir tous les promeneurs, formés en longs cortèges, parcourir le pré au chant des psaumes. Des seigneurs de la cour, avec eux Antoine de Bourbon, le roi de Navarre, et la reine, s’en vinrent plusieurs fois de suite écouter ces chants et même faire leur partie dans le chœur. Les catholiques se plaignirent et sollicitèrent des ordres du roi pour faire cesser ces promenades chantantes, qui menaçaient d’être bientôt une occasion de querelles et de désordres.