I

LA FENÊTRE DU MEURTRIER

Petits palais et grands hôtels.—L’hôtel de Bourbon.—La trahison du connétable.—Les États généraux de 1614 dans la grande salle de l’hôtel.—Le séjour de Nesle.—Les femmes des trois fils de Philippe le Bel.—Marguerite, Jeanne et Blanche de Bourgogne.—La tour de Nesle et sa légende.—Le duc Jean de Berry.—Benvenuto Cellini au Petit-Nesle.—L’hôtel de Nevers-Gonzague.—La tête de Coconas.—L’hôtel de Bourgogne.—Jean sans Peur et le duc d’Orléans.—Bourguignons et Armagnacs.—Les bouchers de Paris.—Chaperon blanc et bonnet rouge.—Caboche et Capeluche.—Le théâtre de l’hôtel de Bourgogne.—Gauthier-Garguille et Turlupin, successeurs de Jean sans Peur.

CE que fut le Paris carolingien, nous ne pouvons que très difficilement nous le figurer. Il est plus facile de se représenter le Paris gallo-romain dont on a retrouvé tant de traces, dont il reste même des monuments, mais le Paris des époques intermédiaires entre ces temps si lointains et l’épanouissement merveilleux du siècle des cathédrales, demeurera à jamais enfoui dans l’inconnu. Il n’a pas laissé de traces ou du moins s’il reste quelques pierres de ces temps, elles sont cachées dans le sol, recouvertes par les constructions postérieures, elles ont servi de soubassement au Paris des époques suivantes.

Tout a disparu. Paris plus souvent bouleversé que n’importe quelle ville ne possède pas le plus petit coin de maison romane comme on en rencontre encore quelquefois ailleurs, pauvres, vieilles, ridées et crevassées, oubliées en quelques tranquilles cités de province, sur lesquelles le temps semble avoir pesé moins lourdement ou qui furent moins exposées aux bouleversements de la guerre et de l’enrichissement, ces deux grandes causes de destruction.

Pour les humbles maisons des artisans, celles des bourgeois même, construites en matériaux de médiocre durée, cette disparition complète ne peut surprendre, mais pour les logis plus importants, les maisons que des grands seigneurs laïques et ecclésiastiques, des magistrats, des gros fonctionnaires devaient posséder en ville, le fait qu’aucun vestige n’en soit resté ne peut s’expliquer que par l’afflux perpétuel de la richesse sur le même point, et les changements non moins perpétuels et les reconstructions qu’elle entraîne. Nous ne pouvons guère nous faire une idée des villes d’autrefois, des pauvres toits du populaire et des demeures plus importantes, nobles ou bourgeoises, que sur de vagues indications fournies par des enluminures sommaires ou fantaisistes d’antiques manuscrits.

«Aux constructions de pierre de l’époque gallo-romaine, dit Viollet le Duc, sont venues, après les invasions, s’ajouter des ouvrages de charpenterie, système de construction particulier aux races du Nord et de l’Est. Dans les villes fermées de murailles où l’espace par conséquent était mesuré, les deux systèmes se superposèrent; sur les rez-de-chaussée en maçonnerie suivant les traditions gallo-romaines, se superposèrent des étages en pans de bois pour gagner en hauteur l’espace qui manquait en surface... Il suffit de jeter les yeux sur les manuscrits occidentaux des IXᵉ, Xᵉ et XIᵉ siècles, sur quelques sculptures d’ivoire de cette époque et même sur la tapisserie de Bayeux pour constater l’influence des traditions gallo-romaines dans les maçonneries du rez-de-chaussée des habitations et celle des constructions de bois indo-germaniques pour les couronnements des palais et des maisons, tandis que les églises affectent toujours la forme de la basilique latine ou celle de l’édifice byzantin.»

L’architecture civile a brisé le moule romain aussitôt après la chute de l’empire, et au bout de peu de temps rien ne rappelle plus, dans les villes bâties sur nos fleuves gaulois, la vieille métropole du Tibre, cette Rome, mère d’une innombrable quantité de petites Romes qu’elle avait pour ainsi dire modelées, ou plutôt déguisées à son image, dans les contrées les plus différentes et sous les climats les plus divers. Aussitôt après l’écroulement de Rome et des idées romaines tout se modifia. La caractéristique de l’architecture des époques suivantes fut l’importance de la charpenterie: les fortifications des villes elles-mêmes s’en ressentirent, sur les débris des tours gallo-romaines ébréchées par les guerres s’élevèrent des étages de bois hourdé. Sans remonter jusqu’au gros donjon de bois du camp de Clovis, le Lower sur l’emplacement duquel Philippe-Auguste bâtit plus tard le château royal du Louvre, on voit au IXᵉ siècle, quand Paris se défend contre les Normands, les têtes de pont couronnées par des ouvrages et des tours de bois.