Tout près du vieux Louvre de Philippe-Auguste, du Louvre à la grosse tour suzeraine, s’élève au commencement du XIVᵉ siècle l’hôtel de Bourbon, bâti en 1309 par un prince de la maison de France, Louis de Bourbon, fils du comte de Clermont; cet hôtel, agrandi et embelli dans le courant du XIVᵉ siècle, occupe tout le carré formé par les fossés du Louvre, la rue du Petit-Bourbon conduisant à Saint-Germain l’Auxerrois, et la rue des Poulies qui aboutit à l’arche de Bourbon jetée sur la berge au-dessus d’un abreuvoir.
Sur le quai au coin de la rue des Poulies se dresse un grand corps de logis à trois pignons, dont le plus grand, au milieu, porte une bretèche, une belle loge fermée à balustrade délicatement sculptée, où se découpent dans un entrelacement de fleurs de lis, les lettres du mot «Espérance». Un long bâtiment, la galerie dorée, ornée de peintures, borde le quai. En arrière est une cour dominée par le bâtiment de la grande salle au pignon flanqué de tourelles, au comble énorme, aussi élevé, dit Sauval, que celui de Saint-Eustache.
Cet hôtel de Bourbon a bien des pages tragiques en son histoire. En 1418 lorsque Perrinet Leclerc livra Paris aux Bourguignons, les tueurs du parti de Bourgogne, ayant par le massacre vidé les prisons de tous les Armagnacs qu’on y avait jetés, s’en vinrent après «l’occision» à l’hôtel de Bourbon où ils tuèrent encore tout ce qu’ils rencontrèrent. Et ayant, dans le pillage qui accompagnait naturellement ces horreurs, trouvé dans une chambre «une grant bannière comme estandard où il y avait un dragon figuré qui par la gueule jetait feu et sang, si furent plus mus en ire que devant et la portèrent par tout Paris, les épées toutes nues, criant sans raison: «Veez ici la bannière que le roy d’Angleterre avait envoyé aux faux Arminaz...» et par tous les carrefours se replongeant dans leur soulerie de sang, écorcheurs et bouchers toute la nuit encore assaillirent tous ceux qu’on leur signalait comme Armagnacs, sans même demander aucune preuve, et massacrèrent hommes et femmes, les laissant nus sur le pavé, sans que le duc de Bourgogne osât ou pût arrêter la tuerie!»
Un siècle après l’hôtel était en la possession du connétable de Bourbon, comte de Montpensier et dauphin d’Auvergne, duc de Bourbon, comte de Clermont, de Forez, de la Marche, de Gien, etc., etc., possesseur d’immenses domaines, prince du sang, aussi près du trône que son logis de Paris l’était du château royal du Louvre. Héros de Marignan, seigneur magnifique éblouissant la cour par son luxe et son opulence, Bourbon de plus était un homme beau et bien fait.
La mère du roi, Louise de Savoie, fatale en plus d’une occasion à d’autres personnages et à la France, princesse alors âgée de quarante-sept ans, s’éprit du superbe connétable qui dépassait de peu la trentaine et venait de perdre sa femme Suzanne de Bourbon-Beaujeu. Louise de Savoie rêvait de l’épouser, mais ses avances à différentes reprises furent repoussées. Alors, la haine remplaçant l’amour déçu, Louise de Savoie, liguée avec le chancelier Duprat, autre ennemi de Bourbon, chercha par un grand procès en Parlement, à enlever au connétable les terres de la maison de Bourbon qu’il tenait d’une donation de sa femme et qui formaient peut-être la moitié de ses domaines.
Un premier procès fut perdu par le connétable, le comté de la Marche lui fut enlevé et il parut à tous que Louise devait avoir gain de cause pour le reste. C’est alors que les émissaires de Charles-Quint vinrent trouver le connétable et, profitant de sa fureur, réussirent à l’entraîner dans une trahison qui n’allait à rien moins qu’au démembrement de la France, dont on devait, avec un des morceaux ajouté aux terres du connétable, fabriquer un royaume de Bourgogne. Les événements se précipitèrent, la fuite de Bourbon hors du Royaume, le connétable de France à la tête des bandes allemandes de l’Empereur, l’invasion de la Provence et la défaite de Pavie.
Pendant ce temps, à Paris, le Parlement instruisait lentement le procès du traître, confisquait tous ses biens, flétrissait sa mémoire, le retranchait de la race des Bourbons «comme notoirement dégénéré des mœurs et fidélité des autres sieurs de ladite maison».
L’HOTEL DE LA REINE MARGUERITE SUR L’EMPLACEMENT DU PETIT NESLE, ET LA CHAPELLE DES LOUANGES AU PETIT PRÉ AUX CLERCS
En conséquence de l’arrêt, un jour de 1527, le connétable étant déjà mort du coup d’arquebuse que Benvenuto Cellini se vantait d’avoir tiré sur lui à l’assaut de Rome, l’hôtel de Bourbon paya pour lui. Devant la foule assemblée on commença par décapiter, en signe d’infamie, la tourelle formant l’angle de la rue des Poulies; puis le bourreau de Paris brisa les armoiries du connétable, barbouilla d’ocre jaune, couleur de flétrissure, le portail d’entrée, la porte dorée, les fenêtres et tous leurs ornements et sema du sel dans les appartements.