Après Jean sans Peur vint Philippe le Bon, prince aux goûts superbes; Philippe le Bon à l’avènement du roi Louis déploya son faste accoutumé dans cet hôtel de Bourgogne aux sanglants souvenirs. Il avait tendu les salles de magnifiques tapisseries d’Arras rehaussées de soie, d’argent et d’or. Une vaisselle précieuse par le métal et merveilleuse par le travail, garnissait de splendides buffets. Dans son jardin sous un pavillon de velours doublé de soie, brodé de ses emblèmes et couvert des armoiries de ses innombrables seigneuries, le duc donna de grands festins à tous les princes et seigneurs réunis à Paris après les fêtes de son sacre, festins auxquels il daigna convier «les plus notables bourgeoises de la ville» sans oublier leurs maris il faut l’espérer.
«Le duc Philippe, dit M. de Barante dans son Histoire des ducs de Bourgogne, tenait en son hôtel un état qui émerveillait tout le monde. Quand il allait visiter les églises, sa suite n’était jamais de moins que quatre-vingts ou cent chevaliers parmi lesquels étaient des princes, des ducs, des grands seigneurs. Les archers étaient richement équipés. Pour lui il mettait chaque jour quelques joyaux différents, tantôt une ceinture de diamants, tantôt un rosaire de pierres précieuses, d’autres fois un bonnet ou une aumusse qui en étaient tout brodés. Le peuple de Paris qui avait vu bien des princes et qui ne se dérangeait pas toujours pour les voir passer, courait dans les rues pour regarder le duc de Bourgogne chaque fois qu’il sortait.»
Charles le Téméraire, fils de ce magnifique prince, semble réincarner en lui Philippe le Hardi et Jean sans Peur, avec un caractère poussé encore davantage dans le sens de la violence. Avec lui finit la superbe et terrible maison de Bourgogne qui se couche dans une pourpre sanglante et à sa mort l’hôtel de Mauconseil revient à la couronne qui, à défaut de preneurs princiers, le subdivise et le loue à des particuliers.
En 1453, François Iᵉʳ pressé par le besoin de pécunes, fit mettre en vente aux enchères les anciens hôtels royaux ou princiers qu’il ne pouvait utiliser, certaines parties de l’hôtel Saint-Paul, l’hôtel de Bourbon confisqué au connétable, et avec eux l’ancien hôtel de Bourgogne.
C’était la fin pour cette grande résidence qui fut découpée en treize lots à travers lesquels passait une rue nouvelle qui s’appella du nom du roi, rue Françoise dont on a aujourd’hui, à tort, changé l’o en a. Tout sur ce point se transforma bien vite, le jardin de Jean sans Peur disparut, les grandes salles jadis si richement meublées et tapissées tombèrent et des maisons vinrent s’accrocher au donjon. Évanouis, les souvenirs tragiques des Bourguignons et des Armagnacs. Le vieil hôtel sanglant où s’étaient préparés les grands drames du siècle précédent devint le théâtre des confrères de la Passion et des enfants Sans Souci, c’est-à-dire le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, si fameux pendant cent cinquante ans, donnant ainsi pour successeurs à Jean sans Peur les désopilants farceurs, Gros-Guillaume, Turlupin, Gauthier Garguille et Bruscambille.
Les Confrères de la Passion, chassés de l’hôpital de la Trinité, près la porte Saint-Denis, s’arrangèrent une salle de spectacle à l’hôtel de Bourgogne et reprirent leurs représentations de mystères, jusqu’à ce qu’un jour le Parlement leur ayant fait défense de tirer désormais leurs sujets des légendes et miracles des saints, de l’histoire sacrée et des dogmes mis continuellement à la scène, depuis la Création jusqu’au Jugement dernier, avec tous les personnages de l’ancien ou du nouveau testament, il ne leur resta plus pour domaine que les sujets profanes, les romans de chevalerie et la mythologie, ainsi que les sotties et moralités, ces farces satiriques des enfants Sans Souci dont les allégories, fort audacieuses parfois, suscitaient les colères de l’autorité, du parlement et du roi.
En ce temps les confrères de la Passion faisaient annoncer leurs représentations par un ou plusieurs acteurs, au son du tambour, par les carrefours environnants. Vers 1570 il arriva même, dit-on, qu’un de ces acteurs, Jean de Pontalais, alors célèbre par ses facéties, faisant l’annonce devant le porche de Saint-Eustache, le curé de Saint-Eustache, incommodé au cours d’un sermon par le bruit du tambour, descendit de la chaire, et vint interrompre l’annonce:
GROS-GUILLAUME, TURLUPIN ET GAUTHIER-GARGUILLE, A L’HÔTEL DE BOURGOGNE
—Qui vous a fait si hardi, dit-il à Pontalais, de jouer du tambourin pendant que je prêche?