Les ducs, déguisant en affectation de courtoisie leur farouche inimitié, s’embrassaient et se donnaient des fêtes magnifiques. Le duc d’Orléans, tout en dehors, se reposait de la politique par une vie de plaisirs, tandis que Jean sans Peur, retiré dans son donjon de Mauconseil, tramait résolument la mort de son rival et travaillait patiemment à l’exécution du plan longuement médité.

Le coup fait dans les environs de l’hôtel Barbette, le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne, accusé partout, dut se résoudre à l’avouer après avoir tenu un coin du drap mortuaire aux obsèques qui furent faites en l’église des Célestins. Devant l’horreur générale, ne se trouvant pas assez en sûreté dans sa chambre de pierre, craignant de se trouver assailli en son hôtel, il monta subitement à cheval, au retour d’un conseil royal tenu à l’hôtel de Nesle où il n’avait pas été admis, et partit à toute bride, suivi de six hommes seulement, sans s’arrêter nulle part avant son château de Bapaume. Cette rapide chevauchée lui sauva la vie, car dès que la nouvelle de sa fuite arriva en l’hôtel d’Orléans, des hommes d’armes du défunt s’armèrent d’eux-mêmes et se mirent à sa poursuite avec l’intention arrêtée de le mettre à mort.

L’an 1407 fut «l’année du grand hiver», la gelée très rude dura soixante-six jours et la débâcle de la Seine emporta le pont Saint-Michel de Paris avec les maisons. Les neiges empêchèrent les partis d’entrer en campagne tout de suite sur le coup de l’événement. Il y eut des rassemblements de troupes dans les villes, des entrevues de princes. Le roi de Sicile et le duc de Berry allant à Amiens conférer avec Jean sans Peur et lui défendre au nom du roi de revenir à Paris sans y être mandé, se trouvèrent presque arrêtés par les grandes neiges et durent faire parfois marcher devant leur troupe des paysans pour ouvrir le chemin.

Jean sans Peur à la porte de son logis d’Amiens avait placé deux lances, l’une à fer de guerre, l’autre à fer émoulu, offrant ainsi la paix ou la guerre. Pour toute réponse à la défense des princes, il assembla des troupes et dès que les neiges le permirent, marcha droit sur Paris. Le populaire goûtait fort les ducs de Bourgogne pour leur opposition politique aux taxes et impôts, il cria Noël à l’entrée de Jean sans Peur qui s’en alla réoccuper son hôtel bien pourvu de gens de guerre.

Et ce ne sont plus, pendant des années, que terribles et successives secousses, ayant pour point de départ cette tour de Mauconseil, où revenait sans cesse se tapir le duc Jean sans Peur, qui entre temps, pour sa répression des troubles en ses villes de Flandre, avait mérité le nom de Jean sans Pitié. Paris en a pour douze années de perturbations, de guerre ouverte et de révolutions sanglantes. Jean sans Peur appuyé sur la démagogie déchaînée, sur les bouchers, les écorcheurs, sur des bandes de malandrins sans aveu ne rêvant que violences et pilleries, tient la ville où il a mis la main sur le Dauphin, n’en sort que pour piller, faire tête aux gens de guerre du parti des princes d’Orléans qu’on appelle maintenant les Armagnacs, du nom du comte d’Armagnac, dont Louis d’Orléans, fils du prince assassiné, venait d’épouser la fille.

Armagnacs, Bourguignons et Anglais se disputent et s’arrachent la ville où éclatent des mouvements révolutionnaires, les «Journées» de la commune cabochienne, pendant lesquelles il n’est pas de pavé qui n’ait sa tache de sang, pas de rue où les massacreurs ne travaillent.

Dans la tour de Jean sans Pitié se tiennent des conciliabules avec les bouchers, les chefs de la populace armée, prompte à la tuerie; ces chefs ce sont les Saint-Yon, les Le Goix, avec Jeannot Caboche, écorcheur de vaches à la boucherie de Saint-Jacques, qui tient Paris sous la terreur et donne son nom aux gens de sa troupe et par extension à son parti. Alors les Cabochiens prirent la Bastille par capitulation, comme en 89, et néanmoins coupèrent peu après la tête à son gouverneur Pierre des Essarts. Ce furent des journées de terreur où le chapeau blanc joua le rôle du bonnet rouge de 93; il désignait les partisans de Bourgogne et de la commune de Paris, comme le bonnet rouge coiffera plus tard les patriotes sans culottes,—et ce chaperon blanc on l’imposa au roi de l’hôtel Saint-Paul comme on le fera pour le bonnet rouge au roi des Tuileries, en 92, l’histoire sans se recommencer se répétant souvent.

Dans son jardin de l’hôtel de Bourgogne, Jean sans Peur se trouva même, de par la révolution qu’il avait déchaînée, obligé de recevoir le bourreau de Paris Capeluche, devenu homme d’importance et tueur par amour du métier; il alla même jusqu’à lui toucher la main quand Capeluche vint à la tête de sa bande lui parler hardiment.

Jean sans Peur ayant réussi à envoyer les Cabochiens guerroyer aux alentours de Paris, crut laver la tache restée à cette main, en faisant saisir soudainement Capeluche pour lui couper la tête à son tour.

Capeluche enlevé comme il buvait aux Halles, prit philosophiquement son parti du changement de rôle, et, comme son propre valet chargé de le décapiter lui semblait s’y prendre mal, il leva la tête du billot pour lui donner d’une voix ferme quelques conseils sur la manière de trancher proprement un col et, cette dernière leçon donnée, tendit froidement la nuque au coupe-tête.