Les ducs de Bourgogne agrandirent l’hôtel et le fortifièrent vers la fin du XIVᵉ siècle. Situé à cheval sur l’enceinte de Philippe-Auguste au saillant nord, entre la porte aux Peintres de la rue Saint-Denis et la porte de Bourgogne ou Montorgueil, il formait un vaste ensemble de constructions, nous ne pouvons plus juger de son importance que par le donjon subsistant; il dominait le mur de la ville et tout le quartier qui s’appela Mauconseil, mauvais conseil, après les sanglantes tragédies du commencement du XVᵉ siècle.

Longtemps enfermée dans une arrière-cour, étouffée parmi les hautes maisons serrées, la vieille tour vient de reparaître au jour, dégagée sur un côté seulement par malheur.

Ce bel et solide édifice rectangulaire en pierres de taille, divisé en plusieurs étages accusés par des encorbellements, a gardé son couronnement de mâchicoulis couvert aujourd’hui par une toiture basse. Les divers étages sont éclairés par des baies carrées à meneaux, inscrites, à l’étage de la grande salle, dans une haute ogive. Un large escalier à vis tourne autour d’un pilier central qui se termine en haut de la cage par un chapiteau en forme de caisse de jardin, d’où s’élance un chêne sculpté, dont les grosses branches se subdivisent bientôt et forment, avec leurs branchages entre-croisés et leur feuillage touffu, quatre travées de voûte ogivale.

On pense que Jean sans Peur avait fait construire ce donjon pour renforcer son hôtel après qu’il eut fait assassiner le duc d’Orléans. Monstrelet le dit: «Et mêmement fit faire en ces propres jours à puissance d’ouvriers, une forte chambre de pierre bien taillée en manière d’une tour, dedans laquelle il se couchait par nuit et était ladite chambre fort avantageuse pour le garder.» Probablement, Jean sans Peur qui se fortifia en son hôtel en vue des événements, l’avait commencée quelque temps avant le crime. Cette tour, dévastée intérieurement par des appropriations diverses, et des intercalations d’étages, montre encore, sculptés extérieurement au tympan d’une fenêtre basse sur la rue, le niveau et les rabots choisis pour emblèmes par le duc Jean.

LE MEURTRE DU DUC D’ORLÉANS

Son brillant cousin et rival le duc d’Orléans, confiant dans sa force, avait pris pour emblème un bâton noueux avec la devise: je l’envie ou je l’ennuie. Jean sans Peur adopta en réponse au défi l’emblème du rabot, avec les mots flamands: Ich oud, Je tiens.

Jadis pris par les Turcs à Nicopolis dans le grand désastre de la Croisade aux pays du Danube, Jean sans Peur, héritier de Bourgogne, avait été l’un des rares chevaliers francs épargnés par Bajazet, parce qu’au moment où l’on allait le mettre à mort, dit une légende probablement forgée plus tard, un vieil iman turc s’était écrié qu’il fallait soigneusement préserver ce seigneur, destiné à faire couler plus de sang chrétien qu’aucun musulman ne pourrait faire. L’événement ne donna que trop raison à la prophétie.

A la mort du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, en 1404, son fils Jean sans Peur hérita de sa rivalité avec le duc d’Orléans. Depuis douze ans déjà Charles VI était en démence et les oncles du roi, les princes, se disputaient la direction des affaires. La lutte s’était bientôt circonscrite entre le duc d’Orléans qui avait pris la position de chef et de défenseur de la noblesse, et le duc de Bourgogne, chef du parti populaire.

Avec Jean sans Peur, fougueux et violent, la rivalité se changea presque aussitôt en lutte ouverte, il y eut des préparatifs de guerre civile, malgré des essais de réconciliation tentés quand Charles VI recouvrait un instant l’esprit. On s’arrachait le dauphin. Le duc d’Orléans, avec l’appui d’Isabeau de Bavière, levait des armées en province, le duc de Bourgogne armait les Parisiens, leur rendait les chaînes de leurs rues et les maillets des guerres civiles du siècle précédent. Puis il y eut accalmie, une feinte réconciliation encore entre les ducs à l’occasion de mariages princiers, mais toujours, suivant l’expression de Juvénal des Ursins, il y avait «quelques grommellis entre les ducs et souvent fallait faire alliances nouvelles».