Alors le roi, comme s’il se laissait attendrir, quitta sa figure courroucée et donna l’ordre de mettre les prisonniers en liberté, changeant les peines encourues en amendes qui servirent à payer les gendarmes. On attribua surtout, dit-on, la clémence royale aux conseils de Clisson et en reconnaissance le peuple, voyant ces M sculptés par Clisson sur sa maison en l’honneur de sa femme, appela cette maison l’hôtel de Miséricorde. Ceci est l’explication de la légende, la vérité est peut-être toute contraire, et le mot miséricorde est plus probablement une ironie des Parisiens se souvenant de la poigne de Clisson dans la répression.
Clisson avait des ennemis mortels; le duc de Bretagne, qui déjà l’avait par trahison tenu en son château de l’Hermine à Vannes et ne l’avait relâché que sur grosse rançon, ce dont il se repentait fort, et le chevalier Pierre de Craon que Clisson avait fait chasser de la cour. Ces deux haines s’entendirent et Pierre de Craon, assuré en tout cas d’un refuge en Bretagne, s’en vint à Paris tendre une embuscade au connétable, se jurant bien de trouver le moyen de réussir l’occision que le duc avait manquée à Vannes.
Au bout de la rue de la Verrerie, derrière l’hôpital Saint-Gervais, c’est-à-dire tout proche de l’hôtel du connétable, par la rue des Mauvais-Garçons et la rue du Murier, Pierre de Craon possédait un logis dans lequel il fit secrètement provision d’armes et d’armures et qu’il pourvut largement de vivres. Ces pourvéances faites, Craon réunit des «compagnons hardis et outrageux»; il les envoya par petites troupes en son hôtel où ils arrivaient de nuit et restaient tapis sans sortir, faisant largement honneur aux victuailles amassées, en attendant l’ouvrage inconnu qui leur était réservé. Quand il y en eut une quarantaine, Craon arriva à son tour, toujours secrètement et s’enferma comme les autres, gardant seulement dehors des espions qui guettaient tous les faits et gestes du connétable.
Enfin l’occasion si patiemment épiée se présenta. Il y avait fête à l’hôtel Saint-Paul, le jour de la Fête-Dieu de 1392, joûtes toute la journée dans les lices de l’hôtel devant les dames, puis festin et danses. Les danses ne finirent qu’une heure après minuit, l’assemblée tout aussitôt se dispersa, chacun s’en retournant au logis. Messire Olivier de Clisson ayant causé longuement avec le roi quitta l’hôtel le dernier, alors que les lumières de la fête s’éteignaient et que tous à l’hôtel se préparaient à dormir. Ses gens et ses chevaux l’attendaient à la porte, ils étaient huit seulement, avec deux torches que les valets allumèrent dès que le connétable fut en selle.
Pierre de Craon avait fait monter ses hommes à cheval et dans la nuit noire s’en était allé s’embusquer au carrefour Baudoyer. La petite troupe du connétable quittant la rue Saint-Paul, tourna au carrefour des rues Saint-Antoine et Sainte-Catherine, maintenant Sévigné; Clisson causait avec un écuyer, il était en train de lui dire: «Je dois demain avoir au dîner chez moi, monseigneur de Touraine, le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, messire Charles d’Hangiers, le baron d’Ivry et plusieurs autres, or pensez que ils soient tous aisés et que rien n’y ait d’épargné...» lorsque tout à coup retentit en arrière le galop des quarante chevaux de Craon.
En un clin d’œil le cortège du connétable fut bousculé, les deux torches éteintes. Le connétable prit d’abord l’attaque pour une plaisanterie du duc d’Orléans, il cria aux assaillants: Monseigneur, par ma foi, c’est mal fait, mais je vous le pardonne, car vous êtes jeune...
—A mort Clisson! à mort, ci vous faut mourir, lui répondit un homme de la mêlée.
—Qui es-tu, qui dis de telles paroles?
—Je suis Pierre de Craon!
Et les épées commençaient leur jeu; les gens du connétable et lui-même, dans leurs habits de fête, étaient peu armés, tandis que les hommes de Craon étaient couverts de fer.