Deux de ses pages, deux beaux jeunes gens de vingt ans, nommés Saint-Julien et Vermond, se disputaient ses faveurs; Saint-Julien parut un instant le préféré, à la grande fureur de l’autre page. Le 5 avril 1606, comme la reine Marguerite venait d’entendre la messe aux Célestins, Vermond abattait d’un coup de pistolet son rival aux pieds de la reine. La punition ne se fit pas attendre. Deux jours après, sur un échafaud dressé devant la porte de l’hôtel de Sens, la reine, altérée de vengeance comme une lionne blessée, faisait sous ses yeux trancher la tête du meurtrier et quittait immédiatement la demeure maudite pour n’y plus rentrer.
Vers la fin du XVIIᵉ siècle, le logis féodal des archevêques cessa d’être une demeure aristocratique. Les coches de la Bourgogne et du Lyonnais s’y installèrent, ce fut la gare de Lyon de ce temps-là. Des remises et des écuries, de grosses voitures et de gros chevaux, du tapage et des coups de fouet dans la cour où tant de prélats, de princes et de princesses avaient passé. Vendu à la Révolution, tantôt occupé par des entreprises de roulage, ou par des industriels, par un gros marchand de peaux de lapins, nous l’avons connu fabrique de confitures. L’intérieur a reçu forcément bien des outrages en passant par tant de mains irrespectueuses, mais l’extérieur, malgré tout, est resté complet dans son ensemble, a conservé sa grande allure et il est à souhaiter qu’il soit bientôt soustrait au péril imminent qui le menace, arraché au vandalisme, pour que Paris possède ici un superbe pendant de son hôtel de Cluny.
L’hôtel de Cluny, également logis de prélats féodaux, fut le manoir de ville des abbés de Cluny, cette grande abbaye bénédictine de Bourgogne, mère de tant d’abbayes et de couvents. Sur les ruines romaines des Thermes de Julien, éparpillés en décombres ou dressant dans les jardins désordonnés les croupes de leurs robustes voûtes drapées de broussailles, des maisons s’étaient juchées. Pierre de Chaslus, abbé de Cluny vers le milieu du XIVᵉ siècle, acheta un lot de ces ruines avec quelques maisons et jardins et fit construire un premier édifice destiné à servir de résidence parisienne aux abbés de la célèbre abbaye.
D’après les recherches de M. Charles Normand pour son histoire de l’hôtel de Cluny, les travaux de l’abbé Jean de Bourbon, vers 1460, ne seraient probablement que des remaniements de cet hôtel primitif et c’est à Jacques d’Amboise, 43ᵉ abbé, un des frères de Georges d’Amboise, cardinal archevêque de Rouen, ministre de Louis XII, et grand bâtisseur comme tous ces d’Amboise, hommes d’Etat ou prélats, que reviendrait l’honneur d’avoir élevé de 1485 à 1510, ce magnifique monument, dernière et splendide fleur de l’architecture gothique, poussée au moment où va commencer le mouvement de réaction de la Renaissance.
Abandonnée tout à coup par suite d’un engouement rapporté d’Italie pour l’art romain, art de formules et de répétitions, art qui pourtant, avec les architectes ayant dans les veines le sang des artistes nationaux, donnera encore bien des œuvres gracieuses avant d’aboutir à tant de froids pastiches, l’architecture ogivale d’invention inépuisable, avant de disparaître s’épanouit splendidement ici, élève comme à l’hôtel la Trémouille des bâtiments de noble carrure et les décore de ses plus gracieuses dentelures et broderies.
Cette belle cour à la muraille crénelée s’entoure de grands logis dont les riches balustrades se couronnent de hautes et magnifiques lucarnes d’un dessin varié; une robuste tour à huit pans, portant une fine tourelle sur le côté, se détache en avant-corps et montre des cordons de feuillage, des ouvertures en accolades fleuries, avec des écussons de Jacques d’Amboise surmontés de devises sur des banderoles flottantes, dans un semis de coquilles de Saint-Jacques, écussons et coquilles se retrouvant dans les frontons des lucarnes.
LA CHAPELLE DE L’HÔTEL DE CLUNY
Il y a derrière ce corps de logis une autre cour non moins belle, la cour sur laquelle donne la petite chapelle de l’hôtel; cette chapelle, située au premier étage, se termine extérieurement par une petite abside en tourelle suspendue à la muraille et portée hardiment sur un pilier séparant les deux arcades ogivales du bas. La chapelle au dedans est très richement ornée de sculptures, de belles frises feuillagées, de niches à hauts pinacles, etc.
C’est une demeure vraiment seigneuriale que ce logis des puissants abbés de Cluny, aussi splendidement décorée, avec des détails charmants, dans toutes ses salles intérieures et dans les plus petits coins, que sur la cour d’honneur.