Par miracle l’hôtel des archevêques de Sens, rue du Figuier, à l’entrée du quartier Saint-Paul, existe encore, après avoir eu les mêmes destinées que l’hôtel la Trémouille, mais le miracle persistera-t-il et ne verrons-nous pas soudain une maison de rapport de cinq étages s’élever à sa place? Son sauvetage malgré l’urgence, malgré les réclamations unanimes des artistes, de la société des Amis des Monuments parisiens, de tout ce qui pense, enfin, rencontre bien des difficultés. Ne tombera-t-elle pas bientôt, la pioche de Damoclès suspendue sur sa tête? Et tant d’affectations diverses seraient possibles pour le conserver!
Les archevêques de Sens, métropolitains des évêques de Paris jusqu’à l’érection du siège parisien en archevêché en 1623, possédaient au XVᵉ siècle entre l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, touchant au couvent des Filles de l’Ave Maria, et la nouvelle enceinte d’Étienne Marcel, une demeure que le roi leur prit par échange avec l’hôtel d’Hastomesnil ou d’Estomenil, pour l’englober dans cette agglomération de grands logis, irrégulièrement disposés sur des cours et des vergers, constituant l’hôtel royal de Saint-Paul.
L’archevêque de Sens, Tristan de Salazar, prélat aux goûts artistes, se fit construire en 1475, un nouveau logis au carrefour des rues du Figuier, du Fauconnier et des Barrés. La façade d’entrée qui donne un si grand caractère à ce carrefour est fort pittoresque par son irrégularité, ses deux belles tourelles d’angle et son portail donnant sur un porche voûté. La grande porte cavalière encadrée d’une profonde ogive a, comme particularité, un mâchicoulis dissimulé à la pointe de cette ogive. Jadis les écussons des archevêques garnissaient le tympan des portes, disposés sur un champ d’étoiles, emblèmes des Salazar.
La cour n’est pas moins intéressante. Dans un angle rentrant un petit donjon comme tour d’escalier, domine de haut les vieux toits; une échauguette à créneaux et mâchicoulis défend la porte et laisse encore deviner entre les merlons des traces d’armoiries.
Une petite chapelle en avant-corps faisait pendant à la tour d’escalier, elle a disparu en même temps que les logis subissaient des transformations intérieures et que disparaissaient quelques dépendances avec le jardin. A son extrémité l’étroite rue de l’Hôtel-de-Ville, jadis de la Mortellerie, passe sous une longue partie des vieux murs de l’hôtel, que décore une troisième tourelle semblable aux deux du carrefour, moins la poivrière rognée.
Le cardinal Duprat, archevêque de Sens et chancelier de France, succéda à Tristan de Salazar; les archevêques Senonnais occupèrent en personne, ou louèrent leur hôtel jusqu’au jour où ils perdirent leur suprématie sur Paris. Le cardinal de Lorraine, le cardinal Pellevé, le cardinal du Perron l’habitèrent. A l’entrée d’Henri IV dans Paris, le cardinal Pellevé, violent ligueur, se trouvait au lit malade; il en mourut de fièvre chaude criant sans cesse: «Qu’on le prenne! qu’on le prenne!»
Lorsque Marguerite de Navarre, femme divorcée du Béarnais, revint à Paris avec l’intention de se faire bâtir un palais au Pré aux Clercs, elle habita pendant un an environ l’hôtel de Sens. Elle avait cinquante-deux ans, elle était envahie par l’embonpoint, mais toujours intrigante, toujours coquette, belle encore, toujours galante et s’efforçant de réparer sans cesse l’œuvre des années, pour demeurer la séduisante reine Margot qui naguère encore «par la seule vue de l’ivoire de son bras» triomphait de son gardien au château d’Usson.
Triste fin pour la belle héroïne de ce XVIᵉ siècle étincelant et terrible! Doublant l’ampleur de ses charmes par l’ampleur de ses vertugadins, la tête engoncée dans de hautes fraises, outrageusement fardée, peinte et musquée, elle déploie un grand faste dans sa résidence.
TOUR D’ESCALIER DE L’HÔTEL DE SENS, ÉTAT ACTUEL