Mais retournons de l’autre côté de l’eau dans les parages de la Tour de Bourgogne. Dans la rue des Bourdonnais, se continuant par la rue Thibautodé jusqu’à l’arche Marion, exista jusqu’à nos jours, à l’angle de la rue de Béthisy, un magnifique hôtel du XVᵉ siècle, le plus beau peut-être, avec celui-ci de Cluny, des édifices civils de Paris, au moyen âge. Le très important fief de la Trémouille, qui possédait tous droits de justice et englobait dans sa censive quelques rues autour de l’hôtel, avait été acheté au duc d’Orléans par Guy de la Trémouille, vers la fin du XIVᵉ siècle. Les la Trémouille se contentèrent pendant une centaine d’années de l’hôtel du XIIIᵉ siècle. Louis de la Trémouille, rude homme de guerre, celui qui, tout jeune, vainquit à Saint-Aubin-du-Cormier le futur Charles VIII, alors duc d’Orléans, et fit couper la tête aux seigneurs pris avec lui, celui qui, plus tard, commanda les armées de ce même Charles VIII et s’en fut mourir en 1525 à la journée de Pavie, fit construire en 1490 ce très charmant édifice, un des joyaux si nombreux du vieux Paris, que Paris a malheureusement perdus.

Dans le magnifique hôtel où Louis de la Trémouille s’installe aux premières années du XVIᵉ siècle, le corps de logis principal se trouve entre une grande cour, donnant rue des Bourdonnais, et un jardin fermé par des communs sur la rue Tirechappe, bâtiments et jardins longés par la rue de Béthisy. Cette cour est bordée, en face du grand logis, de portiques irréguliers en ogive et en anse de panier surmontés d’un étage, portiques qui se continuent sur le côté droit de la cour et vont rejoindre le grand logis par la tour contenant l’escalier principal.

La façade principale, élevée de deux étages sur rez-de-chaussée, est flanquée à droite par cette tour d’escalier, ouvrant au-dessus d’un perron une magnifique porte toute fleurie, où les plus délicats rinceaux entourent de leurs volutes l’écusson des la Trémouille; à gauche par une tourelle d’une grâce et d’une légèreté inouïes, entièrement portée par des colonnettes et couverte du haut en bas des plus fines ciselures gothiques, laquelle tourelle au premier étage contient un oratoire annexé aux chambres.

La décoration de cette façade est vraiment merveilleuse, c’est une splendide parure gothique où dans les ramages flamboyants se mêlent déjà quelques détails Renaissance, comme cette rangée de médaillons des lucarnes. Le parti pris est simple, ce sont trois lignes horizontales, deux en fausses balustrades ogivales séparant les étages, balustrades variées offrant de travée en travée toutes les combinaisons de lignes possibles; puis le couronnement des fenêtres du deuxième étage dépassant la naissance du toit et dressant sur les combles leurs frontons ajourés reliés par de légères arcatures. Trois lignes verticales complètent cette décoration, la tourelle oratoire, la tour d’escalier et près de cette tour d’escalier une superbe porte superposant jusqu’au toit les ogives, les niches et les arcatures où s’encadrent des écussons et des statues.

Cet admirable logis, chef-d’œuvre de la dernière période ogivale, ne resta pas longtemps dans la famille de la Trémouille: dès 1535, c’était déjà un hôtel de magistrature appartenant à Antoine Dubourg, chancelier de François Iᵉʳ; passant ensuite de Pomponne de Bellièvre, chancelier de Henri IV, à Nicolas de Bellièvre, président à mortier au parlement de Paris.

De la magistrature, l’hôtel passa au commerce en 1738 et devint un magasin de soieries à l’enseigne de la Couronne d’or. Combien à partir de cette époque eut-il à subir de mutilations et de barbares traitements! On sait dans quel mépris incompréhensible étaient alors tenus ces merveilleux spécimens de notre art national. Les artistes eux-mêmes n’avaient que du grec et du romain dans la tête et une taie sur les yeux pour le reste. Que dire des autres! Et dans ces chefs-d’œuvre de l’art français, on rognait, on taillait, on charcutait sans la moindre hésitation; on abattait tout ce que l’on pouvait abattre et quand on ne pouvait gratter la ciselure des murailles, on emplâtrait les meneaux délicats, les sculptures feuillues et fleuries, avec l’idée que l’on rendait ainsi les pauvres façades plus propres et plus présentables.

L’hôtel de Louis de la Trémouille transformé en magasins, en ateliers, en logements, nous arriva fort maltraité, mais enfin, tout couvert de blessures qu’il fût, il existait, ce qui est le point principal. Il était question d’en faire la Mairie du 1ᵉʳ arrondissement ce qui eût été doublement heureux, puisque d’un côté on sauvait le noble édifice, et que de l’autre on évitait d’altérer l’aspect de la belle église Saint-Germain l’Auxerrois par une adjonction de pastiches, par la mairie qui lui fait pendant et la tour pseudo-gothique qui sert de trait d’union.

LE PAGE DE LA REINE MARGUERITE DÉCAPITÉ DEVANT L’HÔTEL DE SENS

L’hôtel chef-lieu du fief la Trémouille pouvait être restauré, on pouvait facilement en débouchant ses arcades fermées, ses grandes fenêtres rétrécies, en rétablissant les morceaux disparus de ses lucarnes, lui rendre sa splendeur d’autrefois et conserver au centre de Paris, à quelques pas du Louvre, un monument incomparable. On lésina sur l’achat, on préféra le laisser démolir en 1842, sauf à porter à l’école des Beaux-Arts quelques débris des sculptures, pour construire à sa place la maison qui porte le numéro 31 de la rue des Bourdonnais où l’on peut voir comme marque d’emplacement un débris de balustrade enchâssé dans la façade sur la cour. Comme on l’a regretté depuis ce monumental hôtel, gâché et perdu, qui eût été l’une des attractions du vieux quartier traversé par la rue de Rivoli! On gémit maintenant qu’il est trop tard, et l’on va laisser perdre de la même façon un édifice non moins précieux: l’hôtel de Sens, en si grand danger d’être démoli, abandonné par les édiles à son sort, et sur lequel on gémira plus tard, de la même façon, une fois l’acte de vandalisme stupide accompli.