Ces rues de la Cité du moyen âge, notre époque les a connues avant le grand déblaiement de la Cité,—qui n’en a laissé que quelques-unes toujours blotties à l’ombre de Notre-Dame—et les a remplacées par un colossal amas de cubes de pierre tristes et monotones, par des casernes et par un hôpital formidable, successeur du vieil Hôtel-Dieu, qu’on eût mieux fait de transporter ailleurs, vers les coins inoccupés des bastions de l’enceinte moderne.
Certes, nous les avons vues ces vieilles rues—ou ce qu’il en restait—étroites et sombres avec des recoins sinistres, des maisons noires et sordides, des carrefours moisis aux façades lépreuses renversées en arrière, mais ce n’est point sur ce qu’il nous en était parvenu, en certains endroits, vieux restes semblables à un décor de cour des miracles rongé par l’usure des siècles, bariolé de rafistolages, défiguré, enlaidi, dégradé par la misère, ce n’est point sur ces tristes débris que nous devons juger la Cité du moyen âge avec son enclos du Cloître, ses nombreux édifices religieux, grands ou petits, ses hôtels et ses rues marchandes.
Alors elles étaient jeunes, ces rues et ces maisons, alors elles n’étaient point noires et nullement fétides; le moyen âge qui jonchait de fleurs et de feuillages les nefs des églises et les cours des palais, et qui jetait des verdures odoriférantes dans les salles des tribunaux, partout où s’entassent des foules,—ce que nous ne songeons guère à faire maintenant, le moyen âge n’aimait pas plus que nous les mauvaises odeurs. Il n’aimait pas davantage l’obscurité et nous en avons pour preuve les vastes ouvertures, les grands fenestrages des façades d’autrefois, fenêtres qu’on a, depuis, bouchées et rapetissées en largeur et en hauteur pour nous marchander l’air et la lumière. De ce que nous les voyons en leur misère et leur décrépitude, ne concluons pas que ces rues et ces maisons ont toujours eu leur triste aspect d’aujourd’hui; le masque lamentable de la sénilité peut-il nous faire juger de la beauté d’une figure en son printemps.
Mais pénétrons dans ce dédale serré de petites rues et par la rue Neuve-Notre-Dame, débouchons sur le Parvis élevé sur un degré de cinq marches disparues depuis par le lent exhaussement du sol, devant la splendide et robuste façade agrandie encore par le voisinage des maisons qui semblent se rapetisser soudain à ses pieds, apparaissant tout entière avec sa fantastique décoration, ses vastes portails béants où mille images sculptées se dessinent nettement au soleil ou se devinent dans l’ombre, avec ses deux grandes lignes horizontales coupant la masse: la Galerie des rois alignant ses majestueuses statues d’une tour à l’autre et la galerie des hautes arcades à jour au-dessus de la grande rosace;—avec les hautes ogives des tours d’où tombent sur la ville le carillon des cloches et, seulement pour les grandes joies ou les grandes alertes, la voix grave du bourdon.
En cette Cité où l’espace est mesuré, où palais, églises et maisons se serrent si bien les coudes, on ne saurait imaginer espace mieux rempli et plus meublé.
SAINT-JEAN LE ROND ET LES ENFANTS ABANDONNÉS
L’Hôtel-Dieu d’abord, au pied de la tour méridionale, se présente aux gens avec son petit porche d’entrée et ses bâtiments divers découpés très irrégulièrement. C’est ensuite l’église Saint-Christophe tournant son abside au parvis, devant le débouché de la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs qui montre l’entrée de l’église Saint-Pierre à deux pas, derrière le pignon à tourelle du Bureau des pauvres. En face, juste sous la tour du Nord, s’accote la petite église Saint-Jean le Rond, humble et pauvre, toute petite, dont le pignon ne monte pas plus haut que l’ogive du portail de la cathédrale.
Cet humble Saint-Jean le Rond n’a rien de rond et s’appelle ainsi en souvenir d’une précédente chapelle Saint-Jean, qui était le baptistère de la cathédrale mérovingienne, bâti en rotonde, suivant l’usage. Simple chapelle extérieure, cette annexe de la cathédrale disparut en 1790. Précédemment à la place de la porte gothique, on lui avait infligé une entrée surmontée d’un fronton à l’antique, sévice insignifiant pour la modeste chapelle, mais qui fait penser au péril incroyable couru par Notre-Dame elle-même, pendant les deux siècles de réaction classique, par cette splendide façade dont on voulut gratter la parure gothique pour la rhabiller en style jésuite au temps de Louis XIV, ainsi que l’on avait fait précédemment à la pauvre façade de Saint-Gervais, ou dont on faisait charcuter les portails au XVIIIᵉ siècle sous la direction de Soufflot!
Les marches de Saint-Jean le Rond ont entendu bien des vagissements de pauvres petits êtres abandonnés: les mères qui se résignaient à délaisser leurs enfants, les déposaient là comme le Quasimodo du poète, pour être recueillis par le chapitre de Notre-Dame. Qui pourrait compter leur nombre en tant de siècles! Des fondations pieuses s’efforçaient de subvenir à l’entretien des enfants trouvés, mais le vice, la misère multipliaient les abandons de malheureux poupons, au grand souci de l’évêque et des chanoines auxquels cette charge revenait par tradition; au XVIᵉ siècle elle était telle qu’il fallut faire contribuer les abbayes et les paroisses de Paris possédant fiefs de haute justice.