Un matin de 1717, sous le porche de Saint-Jean le Rond, un de ces petits abandonnés fut trouvé par un pauvre vitrier, qui touché de compassion le recueillit et l’éleva. L’enfant, baptisé sous le nom de Jean le Rond, devint le célèbre philosophe d’Alembert, l’un des fondateurs de l’Encyclopédie.

Sur le côté de Saint-Jean le Rond s’ouvre la porte principale du cloître, vaste enclos qui enferme toute la pointe orientale de l’île et qui, très diminué, est aujourd’hui à peu près la seule partie subsistante de l’ancienne cité. La muraille de cet enclos est représentée par la rue de la Colombe, la rue basse des Ursins et le quai.

C’est là que les derniers débris de la Cité, telle que les siècles l’avaient faite, peuvent encore se retrouver avec quelques vestiges d’une chapelle Saint-Aignan au fond d’un bâtiment; de tout le reste, il a été fait table rase pour le colossal Hôtel-Dieu et les grandissimes casernes, et pour la grande place actuelle du Parvis qui représente environ dix fois la grandeur de l’ancienne.

Les écoles de l’église donnent aussi sur le Parvis à côté de Saint-Christophe. Le Chapitre de Notre-Dame, haut justicier, a sa prison proche Saint-Pierre-aux-Bœufs et son échelle patibulaire sur le Parvis même, laquelle potence ne fut abattue qu’au XVIIᵉ siècle.

Sur cette place étroite, au débouché de ces rues où les processions doivent avoir peine à passer, où passeront pourtant les processions tumultueuses de la Ligue et tant de cortèges triomphants ou sinistres, voici donc des paroissiens de la cathédrale se rendant aux offices, des clercs du chapitre allant à leur collège, des pèlerins arrivant, de bien loin parfois, se prosterner devant le sanctuaire et vénérer les reliques du Trésor... Saluons le chanoine qui passe sur sa mule, c’est un cinquantième de très haut et très puissant seigneur le Chapitre. Il s’en va visiter en son logis quelque gros bourgeois, quelque dignitaire de l’Université, quelque abbé de l’un des innombrables couvents de la Ville.

Qu’est-ce que ce rassemblement? C’est le marché au pain, marché franc où n’importe quel boulanger du dedans ou du dehors peut apporter ses pains.

Voici plus qu’un rassemblement, une foule qui se presse et se bouscule criant ou riant, plaignant ou se moquant suivant le cas, autour d’une charrette escortée par des archers en hoqueton aux armes de la ville. C’est quelque malheureux larron, quelque assommeur de carrefour que l’on va justicier à la potence du Parvis, ou bien un criminel qui vient du grand Châtelet faire amende honorable, pieds nus et torche en main sur les marches de Notre-Dame, après quoi le bourreau va le reprendre pour le conduire subir sa peine en place de Grève.

Nos seigneurs du Chapitre, les chanoines, sont gens puissants et riches! Notre-Dame possède des seigneuries, des fiefs dans Paris, des censives et des rentes, des droits, des terres considérables aux environs de la ville et bien loin, et même jusqu’à une terre en Provence qui fournit à l’église l’huile de ses lampes.

L’évêque et le Chapitre ont leurs menses parfaitement distinctes et séparées, leurs attributions et leurs droits particuliers. Le Chapitre, dont on fait remonter la fondation à Charlemagne, se compose, y compris les hauts dignitaires, de soixante chanoines; n’ayant pas tous reçu les ordres, tous doivent sous peine de suspension de bénéfice, porter la tonsure et avoir la barbe rasée, obligation qui donna lieu en 1555 au refus fait par le Chapitre, ennemi obstiné des longues barbes, «contraires à la modestie», d’admettre Pierre Lescot l’architecte, pourvu d’un canonicat, tant qu’il porterait sa longue barbe.

Ce Chapitre dans le cours de son existence a fourni à l’Église des papes, nombre de cardinaux et une foule d’évêques et d’archevêques; cela ne l’empêchait pas de se montrer fort soigneux de ses immenses richesses terrestres, fort jaloux de ses droits et privilèges, qu’il savait défendre du bec et des ongles même contre les rois. Ses vassaux n’étaient pas traités toujours avec la mansuétude qu’on eût été en droit d’attendre d’hommes d’église; l’illustre Chapitre se montrait pour tout ce qui regardait les redevances aussi rigoureux que n’importe quel seigneur rude et besogneux. On connaît l’histoire des pauvres habitants de Châtenay-sous-Paris, serfs de corps de Notre-Dame, qui en 1252, sur le refus de payer un surcroît d’impositions, furent appréhendés et jetés sans pitié dans la prison du Chapitre. Saisie d’une plainte, la reine Blanche, mère de saint Louis, intervint et pria les chanoines de rendre la liberté aux prisonniers. La demande de la reine fut repoussée avec une insolence cruelle et pour mieux établir ce qu’il prétendait être son droit sur les biens et la vie de ses sujets, le Chapitre fit saisir en masse et jeter avec les autres, les femmes et les enfants de Châtenay. Les malheureux, ainsi entassés dans tous les réduits ou cachots de cette prison trop étroite allaient périr de misère ou d’asphyxie, lorsque accourut la reine indignée, qui fit enfoncer les portes et délivra par la force les victimes du Chapitre.