PAVILLON DE L’HÔTEL LAMOIGNON AVEC LES CROISSANTS DE DIANE AUX FRONTONS. ÉTAT ACTUEL

Sully qui s’était démis de sa surintendance des finances six mois après la mort d’Henri IV, écœuré par les dilapidations de la régence de Marie de Médicis, c’est-à-dire du règne de Concini devenu soudainement grand seigneur et maréchal d’Ancre, demeura grand maître de l’artillerie et garda une habitation à l’Arsenal. Il partagea sa vie entre ses châteaux, Villebon et Sully-sur-Loire, l’Arsenal et cet hôtel de la rue Saint-Antoine; éloigné des affaires, absent du siècle pour ainsi dire, il vécut dans un fastueux ennui jusqu’à quatre-vingt-deux ans, quittant ce monde six mois à peine avant Richelieu.

Presque en face de l’hôtel Sully vécut un autre survivant du XVIᵉ siècle et des longues guerres, M. de Mayenne, l’ancien adversaire du Béarnais que le Béarnais essouffla si bien en des années de courses et de combats. L’hôtel de Mayenne est d’une quinzaine d’années antérieur à celui de Sully, il fut élevé sur un terrain ayant dépendu de l’hôtel Saint-Paul. Lorsque Sully vint occuper son logis, Mayenne n’existait plus et c’est dommage, car c’eût été motif à philosopher que de voir les deux vieux ennemis encore face à face, se regardant à travers la rue, tous deux, le vainqueur et le vaincu, pacifiés et bien revenus des furieuses haines d’antan. Mayenne n’a pas eu de chance, son hôtel a quitté son nom et pris celui de l’intendant des finances Lefèvre d’Ormesson. L’hôtel d’Ormesson élève sur l’angle des rues Saint-Antoine et du Petit-Musc de hautes et sévères murailles, ce fut la pension Favart, c’est maintenant une grande école libre des Frères. Dans un angle de la belle cour récemment restaurée et modifiée, au-dessus du bâtiment d’entrée surélevé comme à l’hôtel Sully, se voit une jolie tourelle d’angle, encorbellée sur une trompe.

Rue Pavée, à l’angle de la rue des Francs-Bourgeois, s’élève l’hôtel de Lamoignon qui jadis s’en allait par ses jardins border la rue de la Culture-Sainte-Catherine et ne se trouvait guère séparé de la place Royale que par le couvent de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers. C’est encore un logis qui fait surgir de l’histoire des noms fameux du XVIᵉ siècle. Aux frontons des grands pavillons sur la cour se reconnaissent les emblèmes de Diane de Poitiers, les cerfs et les chiens, les croissants de la maîtresse de Henri II. Malgré ces marques ce n’est pourtant pas elle qui a construit l’hôtel, mais sa fille légitimée Diane de France. Celle-ci fut une très vertueuse dame fort éloignée de ressembler à sa mère la belle Diane; elle avait épousé Charles de Valois, duc d’Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, son neveu par conséquent, lequel était un très vilain personnage. On connaît la réponse du duc d’Angoulême aux réclamations de ses valets auxquels il oubliait de payer leurs gages:—Des gages! C’est à vous à vous pourvoir, quatre rues aboutissent à l’hôtel d’Angoulême, vous êtes en beau lieu, profitez-en si vous voulez!

L’hôtel, bien que serré par les constructions élevées à la place de ses dépendances, a conservé grande allure avec ses énormes pilastres corinthiens et ses frontons; à l’encoignure de ce carrefour où les valets du duc auraient dû prélever leurs gages sur les passants, il encorbelle encore une large tourelle carrée, d’un bel effet. Le nom de ce duc d’Angoulême, triste et méprisable sire, n’est pas resté à l’hôtel, pour lequel on a préféré le nom respectable de Lamoignon.

Le célèbre premier président au Parlement de Paris, sage magistrat qui tenta quelques réformes dans le système judiciaire et essaya d’adoucir un peu la patte de fer de Dame Justice, vint habiter l’hôtel dans le dernier quart du XVIIᵉ siècle, et ses descendants le gardèrent jusqu’à la Révolution, jusqu’à Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, non moins vertueux magistrat, vieillard admirable qui vint courageusement et simplement, à soixante-dix-sept ans, s’offrir comme défenseur à Louis XVI, c’est-à-dire apporter de lui-même sa tête à la guillotine.

Lamoignon de Malesherbes dans sa jeunesse prenait des leçons de danse sans grand profit. Un jour après six mois de persévérance le maître à danser, son professeur, vint désespérément trouver son père.—Monsieur le président, dit-il, je dois à la confiance dont vous avez bien voulu m’honorer, ainsi qu’à ma conscience de maître dans notre art si important, de vous déclarer que j’y renonce, monsieur votre fils ne dansera jamais! et il ne fera jamais rien! j’en suis désolé. Essayez de l’Église, car rien qu’à la manière dont il porte la tête, je le déclare incapable de réussir jamais dans la magistrature!...

La superbe Diane de Poitiers, ensuite Marie Touchet, qui malgré l’anagramme flatteur: Je charme tout, fut de toute façon figure bien moindre, ne sont pas les seules ombres de maîtresses royales que le passant épris du passé rencontre en ces parages du Marais et de la Place Royale. L’ombre de la maîtresse du Béarnais plane aussi sur quelques points de la région. Elle y vécut avant que la Place Royale fût créée, elle y eut de nombreuses intrigues, prétend la chronique qui lui prête volontiers toutes les qualités hormis celle de la fidélité, et si elle n’y mourut pas, elle y prit le poison cause de sa mort, chez le financier italien Zamet qui avait son hôtel rue de la Cerisaie.

Il y a peu d’années existait encore cet hôtel devenu l’hôtel de Lesdiguières ou des Diguières, comme on disait jadis. Il avait été bâti par Sébastien Zamet. Cet homme, fils d’un cordonnier de Lucques, était devenu, en passant par d’assez vilains métiers, grand financier et «seigneur suzerain de dix-sept cent mille écus», pêchés en eaux troubles pendant les guerres civiles.

Or en 1599, la charmante Gabrielle, créée duchesse de Beaufort, mère de deux enfants, les ducs de Beaufort et de Vendôme, se trouvait sur le point de devenir reine de France; Henri IV était résolu à l’épouser et faisait prononcer ou plutôt régulariser le divorce depuis si longtemps effectué avec sa femme de la Saint-Barthélemy, la reine Margot. Le mariage n’était plus que l’affaire de quelques semaines, la belle Gabrielle allait devenir reine de France. Au printemps, pour aller faire ses Pâques à Paris et terminer quelques apprêts en vue du grand changement prochain, elle quitta le château de Fontainebleau escortée jusqu’à Melun par le roi et toute la cour. Les adieux furent très tendres, Henri ne pouvait qu’avec grand’peine se détacher de cette racine de son cœur, comme il appela Gabrielle. Il ne devait plus la revoir. Le roi, pour logement à Gabrielle, donnait l’hôtel du seigneur Zamet, rue de la Cerisaie, maison fort bien montée—Henri le savait pour y avoir fait souvent quelques parties clandestines—logis fort agréable et dont le maître s’efforça de faire avec quelque grandeur les honneurs à la future reine.