Une après-midi, en prenant l’air dans le jardin de Zamet, après un repas magnifique, elle ne put résister au désir de goûter d’un fruit que lui offrit le maître du lieu. En quittant l’hôtel ce jour-là, jeudi saint, Gabrielle alla ouïr un peu de musique sacrée dans la chapelle du petit Saint-Antoine. Mais il lui prit soudain un malaise tel qu’on dut la ramener à l’hôtel.

Chez Zamet l’indisposition empira violemment, le mal était si profond, les souffrances de la pauvre femme tellement atroces que la belle Gabrielle en eut tout de suite la face comme ravagée. Elle comprit sans doute, car lorsqu’elle put parler, dans un instant d’accalmie «elle n’eut d’autre parole, sinon qu’on l’ôtât promptement du logis». On la porta dans la maison de Mᵐᵉ de Sourdis au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, où elle n’arriva presque que pour mourir, terriblement défigurée en quelques heures par le mal mystérieux.

Ainsi finit la pauvre Gabrielle à la veille de partager le trône du Béarnais. Cette mort survenue à un tel moment est une des énigmes de l’histoire. Fut-elle empoisonnée par le Florentin Zamet? Ne le fut-elle pas? Mystère! En tout cas, dix-huit mois après, Henri épousait Marie de Médicis, triste union pour lui et pour la France. Et Marie de Médicis, qui prit la place de la malheureuse Gabrielle, ne craignit pas d’accepter elle-même nombre de fois l’hospitalité et les collations de Zamet, devenu l’un de ses confidents intimes. Apparemment il n’y avait rien à craindre pour elle des poires ou des oranges de son ami.

Pour en revenir à la maison de Zamet, elle devint, après le financier, l’hôtel du duc de Lesdiguières, connétable de France, dont elle garda le nom en passant plus tard aux Villeroy. Du temps des Lesdiguières, une habitante de l’hôtel mourut qui fut si fort regrettée qu’on l’enterra dans le jardin sous un monument portant une épitaphe en vers:

Cy gist une chatte jolie
Sa maîtresse qui n’aima rien
L’aima jusqu’à la folie
Pourquoi le dire? on le voit bien.

Cette chatte tant aimée appartenait à Marguerite de Gondi, veuve de François de Créquy, duc de Lesdiguières. Le monument subsista longtemps, le tzar Pierre le Grand put le voir lors de son voyage en France en 1717. Il logea dans l’hôtel Zamet chez le maréchal de Villeroy, et y reçut la visite de Louis XV enfant. On sait dans quel étonnement, dans quel effarement même, le monarque moscovite aux façons pour le moins excentriques, et sa suite peu raffinée, plongèrent les gens de Versailles, les anciens courtisans du Grand Roy. Lorsque le petit Louis XV, amené en grande cérémonie, lui rendit la visite reçue à Versailles, il l’enleva sans façon dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues, ce qui parut une chose absolument inouïe.

Les maisons auxquelles reste attaché le nom de Gabrielle d’Estrées sont assez nombreuses à Paris. Elle habita ou fréquenta de nombreux logis, son père le maréchal François d’Estrées et sa mère, massacrée plus tard à la prise d’Issoire par les protestants, possédaient rue Barbette, sur les terrains de l’ancien séjour Barbette, un vaste hôtel dont les jardins donnaient rue des Trois-Pavillons, maintenant Elzévir, hôtel qui fut plus tard au président de Corberon, et devint sous l’empire la maison mère des filles de la Légion d’honneur. Tout près de cet hôtel, par-dessus la rue Barbette, un autre grand logis de la rue des Francs-Bourgeois fut habité par la belle Gabrielle et, suivant la tradition, vit souvent le roi Henri franchir son seuil. De ces deux figures de la Reine de Beauté et du Vert Galant, que la maison, restée presque intacte jusqu’en ces dernières années, et son vieux jardin purent voir jadis, on peut rapprocher un autre locataire, Barras, vert galant aussi, le presque roi du Directoire, bientôt jeté bas par le général Bonaparte.

MAISONS RUE GALANDE, 1895